Cardinal Sarah au pape : opposez votre veto à l’affaiblissement du célibat sacerdotal

30 Janvier, 2020
Provenance: fsspx.news

Alors que le pape François doit prochainement rendre publique son exhortation apostolique, concluant les travaux du synode sur l’Amazonie (6-27 octobre 2019), le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, a fait paraître « avec la contribution de Benoît XVI » le 15 janvier 2020, un livre en français intitulé Des profondeurs de nos cœurs (Fayard, 180 p.).

Annoncé le 13 janvier par Le Figaro comme un livre co-écrit par le pape émérite et le cardinal guinéen, l’ouvrage a fait l’objet de vives critiques et de pressions diverses. – Voir sur FSSPX.Actualités nos deux articles à ce sujet.

Les deux auteurs s’opposent fermement à l’ordination sacerdotale d’hommes mariés, présentée au n°111 du Document final du synode sur l’Amazonie en ces termes : « Nous proposons, écrivaient les pères synodaux, que l’autorité compétente définisse les critères et les dispositions – dans le cadre de Lumen gentium 26 – pour ordonner au sacerdoce des hommes idoines et reconnus par la communauté, qui ont un diaconat permanent fécond et qui recevront une formation adaptée au presbytérat, qui peuvent avoir une famille légitimement constituée et stable, pour soutenir la vie des communautés chrétiennes à travers la prédication de la Parole et la célébration des sacrements dans les zones les plus éloignées de la région amazonienne. »

Et à la fin de ce n°111, on peut lire : « à ce sujet (l’ordination d’hommes mariés), certains (pères synodaux) se sont prononcés pour une approche universelle sur ce thème », – universelle, c’est-à-dire non strictement amazonienne. Or, comme le rappelait le vaticaniste Sandro Magister, « ce synode a été précisément imaginé et organisé avec un objectif principal : ouvrir à l’ordination des viri probati en Amazonie, pour ensuite étendre cette nouveauté à toute l’Eglise. »

EN REPONSE AU SYNODE SUR L’AMAZONIE

Sans attendre la réponse que le pape François donnera aux demandes du synode dans sa prochaine exhortation apostolique, les deux auteurs déclarent, à la suite de saint Augustin, ne pas pouvoir se taire. Des profondeurs de nos cœurs se compose d’une introduction (De quoi avez-vous peur ?) et d’une conclusion (A l’ombre de la Croix), à l’intérieur desquelles prennent place une partie rédigée par le pape émérite (Le sacerdoce catholique) et une autre par le prélat guinéen (Aimer jusqu’au bout).

Evoquant sa réception de la tonsure et son ordination sacerdotale, au début et à la fin de ses années de séminaire, Benoît XVI rappelle que le don du prêtre à Dieu est total : « Je garde vivant dans ma mémoire le souvenir du jour où, la veille de la réception de la tonsure, je méditais ce verset du psaume 16. J’ai brusquement compris ce que le Seigneur attendait de moi à ce moment : il voulait disposer entièrement de ma vie et, en même temps, il se confiait entièrement à moi. Ainsi, j’ai pu considérer que les paroles de ce psaume s’appliquaient à toute ma destinée : “Le Seigneur est ma part d’héritage et mon calice : ma vie est entre tes mains. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage” (Ps 16, 5-6). (…)

« Ainsi, en cette veille de mon ordination, il s’est imprimé profondément en mon âme ce que signifie le fait d’être ordonné prêtre, au-delà de tous les aspects cérémoniels : cela signifie que nous devons sans cesse être purifiés et envahis par le Christ pour que ce soit Lui qui parle et agisse en nous, et toujours moins nous-mêmes. Il m’est apparu clairement que ce processus qui consiste à devenir un avec lui et à renoncer à ce qui n’appartient qu’à nous, dure toute la vie et inclut sans cesse des libérations et des renouveaux douloureux. »

En écho à Benoît XVI, le haut prélat guinéen repousse l’idée de prêtres mariés qui ne seraient pas entièrement donnés au Christ : « Le célibat sacerdotal bien compris, s’il est parfois une épreuve, est une libération. Il permet au prêtre de s’établir en toute cohérence dans son identité d’époux de l’Eglise. Le projet qui consisterait à priver les communautés et les prêtres de cette joie n’est pas œuvre de miséricorde. Je ne peux en conscience, comme fils de l’Afrique, supporter l’idée que les peuples en voie d’évangélisation soient privés de cette rencontre avec un sacerdoce vécu pleinement. Les peuples d’Amazonie ont droit à une pleine expérience du Christ-Epoux. On ne peut leur proposer des prêtres de “deuxième classe”. Au contraire, plus une Eglise est jeune, plus elle a besoin de la rencontre avec la radicalité de l’Evangile. »
Et de dénoncer plus loin la prétendue exception amazonienne, mise en avant par le n°111 du Document final : « L’ordination d’hommes mariés, fussent-ils auparavant diacres permanents, n’est pas une exception, mais une brèche, une blessure dans la cohérence du sacerdoce. Parler d’exception serait un abus de langage ou un mensonge (…). De plus, l’ordination d’hommes mariés dans de jeunes communautés chrétiennes interdirait de susciter en elles des vocations sacerdotales de prêtres célibataires. L’exception deviendrait un état permanent préjudiciable à la juste compréhension du sacerdoce. »

Ailleurs, le cardinal Sarah « prie le pape François de nous protéger définitivement d’une telle éventualité en opposant son veto à tout affaiblissement de la loi du célibat sacerdotal, même limité à l’une ou l’autre région ». Le préfet de la Congrégation pour le culte divin voit « une catastrophe pastorale, une confusion ecclésiologique et un obscurcissement de la compréhension du sacerdoce » dans la possibilité d’ordonner des hommes mariés.

A la fin du livre, un appel est lancé aux évêques, prêtres et laïcs : « Nous vivons dans la tristesse et la souffrance ces temps difficiles et troublés. Il était de notre devoir sacré de rappeler la vérité du sacerdoce catholique. Car à travers lui, toute la beauté de l’Eglise se trouve mise en cause. L’Eglise n’est pas qu’une organisation humaine. Elle est un mystère. Elle est l’Epouse mystique du Christ. Voilà ce que notre célibat sacerdotal rappelle sans cesse au monde.

« Il est urgent, nécessaire, que tous, évêques, prêtres et laïcs, ne se laissent plus impressionner par les mauvais plaidoyers, les mises en scène théâtrales, les mensonges diaboliques, les erreurs à la mode qui veulent dévaloriser le célibat sacerdotal. Il est urgent, nécessaire, que tous, évêques, prêtres et laïcs, retrouvent un regard de foi sur l’Eglise et sur le célibat sacerdotal qui protège son mystère. Ce regard sera le meilleur rempart contre l’esprit de division, contre l’esprit politique, mais aussi contre l’esprit d’indifférence et de relativisme. »

Sans qu’il soit cité, cet appel s’adresse – en premier lieu – au pape François qui, avant de faire paraître son exhortation apostolique, a désormais devant les yeux et le Document final du synode réclamant l’ordination d’hommes mariés, et ce livre demandant le maintien intégral du célibat sacerdotal.

LE CARDINAL SARAH ET LA FIERTE DU SACERDOCE

Dans un entretien accordé au Figaro du 13 janvier, le cardinal Sarah répondait aux questions de Jean-Marie Guénois ; voici ses propos les plus marquants qui expliquent peut-être les pressions dont il a été l’objet, avant même la sortie de son livre.

J.-M. G. : Que dénoncez-vous précisément, avec le pape Benoît XVI, en parlant de « mises en scène théâtrales », de « mensonges diaboliques », de « manipulations idéologiques » ?

Card. S. : Nous avons assisté ces derniers mois à une instrumentalisation de la situation en Amazonie. Les médias, les commentateurs et les autorités morales autoproclamées ont voulu faire pression sur les évêques. On a voulu nous faire croire que le célibat ecclésiastique n’était qu’une discipline récente. On a accumulé les mensonges historiques, les approximations idéologiques. On a voulu nous faire croire que l’ordination d’hommes mariés ou la création de ministères féminins seraient la solution à tous nos maux. Avec Benoît XVI, nous n’avons pas voulu détourner le regard. Les problèmes sont incommensurables. Nous avons une conviction : la seule réforme possible pour l’Eglise est un retour à la radicalité de l’Evangile.

Comment pourriez-vous résumer la nature de cette « crise du sacerdoce », qui est au cœur de l’ouvrage ?

Au cœur de la crise du sacerdoce, il y a l’oubli de Dieu. Quand la vie d’un prêtre n’est plus ancrée sur la foi et sur Jésus-Christ, toutes les dérives sont possibles. Si on regarde les prêtres autrement que comme des hommes entièrement donnés et consacrés à Dieu, alors on les condamne à n’être que des fonctionnaires sociaux, des petits prestataires de services. Le prêtre catholique offre toute sa vie pour être l’instrument de Dieu. Pas pour se livrer à l’animation socio-spirituelle de la société de consommation mondialisée. Etre prêtre n’est pas un métier qui laisserait du temps pour une « vie privée » et des gentils loisirs. Etre prêtre, c’est suivre le Christ sur la croix par amour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est un état de vie. Le monde, une petite minorité agissante jusque dans l’Eglise, des évêques même, l’ont oublié. Benoît XVI et moi n’avons pas peur de dénoncer ce problème et de l’affronter, les yeux dans les yeux. (…)

Mais pourquoi cette éventuelle réforme locale représenterait-elle un danger pour toute l’Eglise ?

Avec certitude, nous savons bien que l’ordination d’hommes mariés ou la création de ministères féminins n’est pas une demande des peuples d’Amazonie. C’est un fantasme de théologiens occidentaux en mal de transgressions. Je suis choqué que la détresse de pauvres soit instrumentalisée à ce point. (…)
Le manque de prêtres n’est pas une exception. C’est l’état normal de toute Eglise naissante, comme en Amazonie, ou mourante, comme en Occident. Une exception, par définition, doit être transitoire et traitée de manière à revenir à l’état normal des choses. Un affaiblissement du principe du célibat, même limité à une région, ne saurait être une exception, mais une brèche, une blessure dans la cohérence interne du sacerdoce. (…)

Mais que faire dans les situations de pénurie de prêtres ?

Croyez-vous que l’ordination d’hommes mariés résoudrait la crise des vocations ? l’expérience du manque de pasteurs dans les communautés protestantes, qui admettent le mariage des ministres du culte, prouve exactement le contraire. La crise des vocations est une crise de la foi ! Là où l’Evangile est annoncé et vécu dans toute son exigence, les vocations ne manquent pas.

Beaucoup pensent toutefois que la « radicalité » de l’engagement que vous recommandez n’est plus tenable aujourd’hui…
Beaucoup ? Je n’en suis pas certain. Dans les cercles mondains et superficiels, peut-être. Avec le pape Benoît XVI, nous n’avons pas écrit ce livre pour plaire à cette petite caste. Nous croyons au contraire que c’est la tiédeur et la médiocrité qui ne sont plus tenables. L’Occident est à bout de souffle. Il est vieux de tous ses renoncements et de ses démissions. Il attend, sans peut-être en avoir conscience, la jeunesse, la verdeur de l’exigence de l’Evangile qu’est la sainteté. Il attend donc des prêtres qui soient radicalement des saints.

VATICAN II ET L’EXIGENCE DE LA VERITE EVANGELIQUE

Dans Des profondeurs de nos cœurs, le cardinal Sarah affirme que « tout amoindrissement de ce lien (entre le sacerdoce et le célibat) constituerait une remise en cause du magistère du Concile et des papes Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI ».

Cette référence obligée au magistère conciliaire affaiblit l’argumentation du livre. En effet, s’appuyer sur un magistère équivoque, même à la lumière d’une « herméneutique de la réforme dans la continuité », c’est risquer de se voir opposer le même magistère interprété selon « l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture ».
Dans l’ouvrage, Benoît XVI dénonce, avec raison, une soif de liberté absolue : « La tentation de l’humanité est toujours celle de vouloir être totalement autonome, de suivre uniquement sa propre volonté et d’estimer que ce n’est que de cette manière que nous serions libres ; que ce n’est que grâce à une semblable liberté sans limites que l’homme serait complètement homme. » – Nul doute que cette revendication d’une liberté sans limites a une influence sur le rejet actuel de la doctrine et de la discipline de l’Eglise, en particulier sur le célibat consacré. Mais nul doute aussi que Vatican II, en promouvant une liberté religieuse – appliquée hors de l’Eglise mais également en son sein –, a ouvert une brèche dans l’enseignement pérenne de l’Eglise.

Au chapitre 11 de sa Lettre ouverte aux catholiques perplexes (Albin Michel, 1985 ; Clovis, 2016), consacré à la liberté religieuse, Mgr Marcel Lefebvre montrait que la nouveauté introduite par le Concile consistait à « faire reposer la liberté, pour chaque homme, de pratiquer intérieurement et extérieurement la religion de son choix, sur “la dignité de la personne humaine”. Donc c’était cette dignité qui fondait la liberté, qui lui donnait sa raison d’être. L’homme pouvait adhérer à n’importe quelle erreur au nom de sa dignité. Ce qui était mettre la charrue devant les bœufs, présenter les choses à l’envers. Car celui qui adhère à l’erreur déchoit de sa dignité, et on ne peut plus rien fonder sur celle-ci. D’autre part, ce qui fonde la liberté, ce n’est pas la dignité mais la vérité : “la vérité vous rendra libres” (Jn 8, 32), a dit Notre-Seigneur. (…)

« L’adhésion à la vérité et l’amour de Dieu sont les principes de l’authentique liberté religieuse. On peut donc définir celle-ci comme la liberté de rendre à Dieu le culte qui lui est dû et de vivre selon ses commandements. (…)

« La liberté, considérée comme un bien absolu, est chimérique. Appliquée à l’ordre religieux, elle conduit au relativisme doctrinal et à l’indifférence pratique. Les catholiques perplexes doivent se raccrocher à la parole du Christ que je citais : “c’est la vérité qui les libérera”. » – Tel est l’enseignement traditionnel sur lequel on peut fonder une véritable critique de la liberté moderne pour revenir à « l’exigence de l’Evangile qu’est la sainteté », selon le souhait du cardinal Sarah.

Sur une question aussi importante que le lien entre le sacerdoce et le célibat, une herméneutique ou une interprétation favorable ne suffit pas, il faut une affirmation de la vérité et une correction de l’erreur. Comme le reconnaît Mgr Athanasius Schneider dans son récent ouvrage, Christus vincit – à paraître en français aux éditions Contretemps, en mai prochain –, « un examen honnête montre que certaines expressions des textes du Concile sont en rupture avec la constante tradition antérieure du Magistère », lucidement il pointe les expressions elles-mêmes (objectives) et non l’interprétation (subjective) qu’on peut en donner.

Un prochain numéro de DICI présentera une analyse détaillée du livre Des profondeurs de nos cœursvoir sur FSSPX.Actualités la recension de la partie écrite par Benoît XVI – avec un commentaire de l’exhortation post-synodale du pape François dont la publication est annoncée. Il sera utile de relever si cette exhortation tient compte des rappels du livre sur le célibat ecclésiastique ou s’il les contourne « pastoralement », comme le fit Amoris lætitia pour les divorcés « remariés ». Et au nom de quelle herméneutique ?