Connaissance de l’islam (2) : la sunna et le hadith

22 Mars, 2019
Provenance: fsspx.news

Il y a 2000 ans le christianisme faisait une humble entrée dans le monde, et méritait à son fondateur et à ses apôtres une mort violente. Durant des siècles le sang chrétien allait couler pour féconder la terre : « le sang des martyrs est une semence de chrétiens » comme l’a si bien dit Tertullien (Apologétique 50, 13). 

Ces lignes essaient de présenter la loi musulmane, et d’abord en explorant ses sources. Le premier volet a présenté le Coran. Nous poursuivons avec la tradition musulmane. 

La tradition ou Sunna  

La seconde source doctrinale et disciplinaire de l’islam est la Sunna du Prophète, la « coutume ou norme de conduite », d’où est dérivé le terme sunnisme, désignant la branche majoritaire de l’islam contemporain (85%), par opposition au chiisme (plus de 10%). Mahomet est qualifié de « modèle par excellence » par le Coran : il est censé avoir édicté des règles positives de vie religieuse et morale par ses exemples, ses paroles ou même ses silences. D’où trois classes de sunna : verbale, active, tacite. Pour montrer l’importance de la tradition, citons l’aphorisme : « la Sunna peut se passer du Coran, mais non le Coran de la Sunna ». Tous les musulmans admettent que la Sunna complète et explique le Coran. L’on peut citer nombre de lois absentes du Coran mais données par la Sunna, comme la lapidation de la femme adultère. 

Formation de la Sunna 

Après la mort de Mahomet, l’obscurité du Coran montra vite son insuffisance pour organiser la communauté musulmane (umma). L’on eut alors recours aux exemples du fondateur rapportés par des témoins supposés fiables : les Compagnons du Prophète (Sahabi). Il s’agit de tous ceux qui ont pu fréquenter le Prophète et ont rapporté cette tradition. Ceci suppose que, pleinement conscients de leur mission, ils ont passé leur temps à étudier le « beau modèle » ; puis à noter diligemment ou mémoriser attentivement les moindres détails afin de les transmettre à la postérité. On associe aux Compagnons leurs descendants et successeurs qui ont recueillis ces traditions de la bouche des premiers. Ensemble, ils forment la classe des salaf, Pères ou ancêtres, dont se réclament les salafistes

Conservation et transmission 

D’après les traditions musulmanes, de très nombreux sahabi auraient rassemblé la masse de renseignements transmis durant le premier siècle de l’Hégire. 1 Une discipline spéciale, le hadith (littéralement « nouveauté »), destinée à prendre un prodigieux développement, allait naître pour organiser ce matériau. Chaque hadith se compose de deux parties : l’isnad et le matn. Ce dernier représente le fond, le texte du hadith qu’il doit reproduire scrupuleusement. L’isnad déroule la chaîne des autorités, des garants, par le canal desquels le hadith est parvenu au dernier transmetteur. 

Cette discipline aurait une très grande autorité si tous les hadiths provenaient de Mahomet ou de ses Compagnons, mais c’est très loin d’être le cas. A l’époque du califat surtout, le hadith sert à créer la tradition selon des besoins divers ; on cherche à justifier une pratique de la Sunna ; ou bien à créer une sunna inexistante ; ou à déterminer un courant d’idées favorables à la naissance d’une sunna. Les partis politiques (califat) et religieux (oulémas) de l’islam primitif utilisèrent le hadith en leur faveur via une production effrénée. Ils seront imités par les sectes dissidentes. Chaque parti, secte ou école tendra à posséder les traditions les plus favorables à ses prétentions ou à ses doctrines. Le hadith servira même à couvrir des ressentiments personnels : le mécontentement populaire en fabriquera contre les policiers ou les agents du fisc ! La production devient vite exponentielle. 

Evaluation chiffrée de la Sunna 

Les plus anciens recueils de hadiths furent élaborés à l’époque des califes Omeyyades (660-749) ; les principaux datent du 9e siècle, où l’on commença à classer les matériaux qui devaient constituer les recueils de hadiths. L’un des plus célèbres auteurs, Boukhari (mort en 870) en recueillit 300.000… Sur le total, il en déclarait 200.000 complètement apocryphes et n’en retint que 8.000. 

L’on compte aujourd’hui plus d’un million et demi de hadiths. 2 Cette prolixité, précoce, est si aberrante que des savants musulmans ont cherché depuis longtemps à évaluer la valeur des hadiths ; ce fut le développement d’une immense littérature qui s’est attachée à vérifier la solidité de l’isnad. Ils aboutirent à un classement qui tient compte des personnages nommés dans la chaîne : digne de confiance, exacte, véridique, rien à objecter, douteuse ou faible. Mais le fond n’est jamais mis en doute : la valeur de la tradition, du matn, ne peut être discutée. 

Jugement critique 

Considérons les informations données par le hadith. Pour l’instruction du croyant, il relate comment Mahomet accomplissait ses prières, ses ablutions ; comment il mangeait, jeûnait, s’habillait, se comportait dans la vie domestique ; nous apprenons à connaître ses menus préférés, son vestiaire, ses appartements, ses armes, ses chevaux, ses chamelles avec leurs noms, leur généalogie et leurs qualités… Le Maître est censé répondre d’avance aux difficultés dogmatiques, disciplinaires et politiques du futur. Il détaille, en les désignant par leur nom, les villes et les contrées, conquêtes réservées aux armes de l’islam. Il condamne les hérétiques des temps futurs. Il détermine ainsi la Sunna et complète les prescriptions sommaires du Coran. 

Malgré leurs invraisemblances, la plupart des écrivains musulmans se refusent à écarter des hadiths, fussent-ils contradictoires ou manifestement apocryphes. Ceux qui reconnaissent le caractère inventé de certains hadiths se contentent de signaler les faiblesses de son isnad et le peu de valeur des garants qui y sont nommés. Le célèbre islamologue Louis Massignon a pu écrire que si l’on éliminait tous les hadiths à isnad faible, « les croyants n’y trouveraient plus que quelques prescriptions d’hygiène et de civilité 3 ». Cette constatation ne laisse que peu d’éléments pour écrire la vie de Mahomet. 

La Sîra 

Vers la fin du 8e siècle, les auteurs musulmans commencèrent à composer la Sîra, ou Vie de Mahomet : il en existe de nombreuses versions. Elles dépendent toutes, en quasi-totalité, du hadith, car le Coran ne donne que très peu d’éléments de la vie du Prophète. La valeur historique de ces écrits vaut ce que vaut la source, rien moins que fiable. La plupart des détails traditionnellement donnés dans la Sîra, et complaisamment repris en Occident, sont excessivement sujets à caution. 

C’est pourquoi il est impossible d’écrire une vie de Mahomet. Le P. Lammens a montré comment ces textes n’apportaient rien de nouveau au Coran lui-même 4: aucun fait, aucun renseignement précis, mais seulement un développement prodigieux d’imagination pour colorer ce que le Livre dit de Mahomet. Par exemple en donnant des noms, des descriptions, des détails pittoresques, mais aucun détail historique. Finalement, la Sîra n’est qu’un conte des mille et une nuits… 

Quelques exemples 

1. La préexistence de l’âme de Mahomet est un dogme favori de la tradition, accepté par la Sîra, mais d’origine platonicienne et gnostique. Les hadiths en ont pris l’idée dans des textes mal compris, où Allah dit aux fidèles : « Nous vous avons envoyé une lumière 5». Ce thème a été développé et appliqué à la personne du Prophète. Ainsi, son corps émettait des ondes lumineuses, de façon à se rendre visible au milieu des plus épaisses ténèbres. Une nuit, cette lumière aurait permis à Aïcha (l’une des femmes du Prophète) de retrouver une épingle égarée. La personne de Mahomet « ne produisait pas d’ombre ; son rayonnement faisait pâlir l’éclat du soleil et des flambeaux ». Source intense de lumière, il voyait par derrière son dos ; il voyait de jour comme de nuit. Mieux encore : il possédait un œil matériel, planté au milieu du dos, ou entre les épaules, on ignore au juste, et ses habits ne parvenaient pas à en arrêter « la pénétration ». Cet exemple permet d’apprécier la fécondité, la logique et les procédés de la tradition, s’acharnant sur un vocable interprété de travers. 

2. Mahomet avait reçu à sa naissance le nom de Qotam, mais le livre d’Allah lui ayant donné celui d’Ahmad, ou Mohammad, la tradition n’a pas voulu en connaître d’autre. Cependant on peut retrouver la trace du premier en cherchant bien dans les hadiths

3. Quel était l’âge de Mahomet à sa mort ? Il l’a sans doute ignoré lui-même, comme les Bédouins de nos jours. Mais la tradition a improvisé une chronologie de la Sîra. Les chiffres adoptés oscillent entre 60 et 65 ans, tirés d’un verset du Coran mal interprété. L’explication est d’ailleurs parfois d’une fantaisie singulière. En voici une : « Chaque prophète atteint la moitié de l’âge de son prédécesseur ; or ‘Isa (nom arabe de Jésus) a vécu 125 ans… » Conclusion : Mahomet aurait atteint 62 ans et demi… 

4. Les Arabes sont très fiers d’affirmer leur paternité. Mahomet portait le surnom (konia), d’Abou’l Quasim, père de Quasim, son fils. Selon la tradition, il aurait défendu à ses sectateurs d’adopter pour eux-mêmes cette konia et de l’ajouter au prénom de Mahomet. Assertion contredite par l’histoire : parmi les contemporains et dans la génération postérieure au Prophète, nous connaissons plus d’un Abou’l Quasim s’appelant Mahomet. Quel motif a pu insinuer cette prétendue défense ? 

5. Le récit de la jeunesse de Mahomet a été suggérée à la Sîra par la sourate 93 (c’est Allah qui parle) : « Nous t’avons trouvé pauvre, orphelin, sans famille ». Ces mots fournirent la trame d’un véritable Evangelium infantiæ Muhameti. 6 Rien ne permet de contrôler l’exactitude du roman basé sur ces données inconsistantes, et où on le fait passer par toutes les vicissitudes des orphelins arabes. L’imagination des traditionnistes a suppléé aux informations manquantes. 

6. La descendance mâle du Prophète a été un sujet particulièrement goûté de la tradition. Elle ne semble lui accorder qu’un fils. Il fallut donc assigner des frères à Quasim : on est allé jusqu’à les dédoubler ; à prendre pour des noms réels et distincts les épithètes de Tahir (pur), de Taiyb (bon), accordés aux fils de Mahomet par la piété populaire ; à lui supposer des jumeaux, et cela à plusieurs reprises. Ces artifices aboutissent au total de douze enfants et sur le nombre huit garçons. En lisant le Coran, impossible de ne pas être frappé de l’impression douloureuse causée à Mahomet par ses disgrâces paternelles, de ses protestations contre la qualification de abtar (sans postérité mâle). De là la longue série d’anecdotes, nous montrant le Prophète, jusque dans la prière, occupé à s’amuser avec ses petits-enfants. 

7. « Obéissez à l’apôtre quand il appelle », dit le Coran. Ce texte a donné naissance à toute une série de hadiths. On y inculque l’obligation d’interrompre, fût-ce la prière, pour accourir au signal de Mahomet. L’obligation a été étendue encore plus loin. Une femme, convoitée par lui, ne peut refuser sa main. Est-elle mariée, son mari doit la répudier. L’Apôtre doit l’épouser de gré ou de force, contre la volonté de la femme et de sa famille. Allah n’a-t-il pas dit 7: « Les croyants doivent préférer le Prophète à eux-mêmes » ? 

L’on peut donc affirmer que la tradition musulmane n’est que très peu fiable et qu’il est impossible de reconstituer la vie de Mahomet à partir de cette seule source. L’on peut en dire autant du Coran lui-même. Il faut procéder à partir de sources extérieures pour reconstruire l’histoire de l’islam. 

Conclusion 

La tradition islamique (hadith) n’a rien à voir avec la Tradition catholique, donnée par Dieu, et véritable source de la Révélation. Le hadith est une source humaine, fruit de l’imagination, de la passion, de luttes pour le pouvoir, de tentatives de justification, qui aboutit à une vaste supercherie, quelle que soit l’intention de ceux qui l’ont élaborée. Nombre de musulmans plus ou moins sincères y sont fermement attachés, et sont ainsi prisonniers d’un système auto-justificatif très élaboré. 

 

  • 1. Date supposée de l’émigration de Mahomet à Médine, fixée en 622, qui sert d’année zéro aux musulmans.
  • 2. Notons que l’ayatollah Khomeiny, à son arrivée en Iran, a lui-même apporté un certain nombre de hadiths…
  • 3. Louis Massignon, Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane, Ed Geuthner, Paris, 1922, p. 103.
  • 4. Henri Lammens, Qui était Mahomet ?, Ed. du Trident, 2014.
  • 5. Le mot lumière est ici synonyme du Coran.
  • 6. Evangile de l’enfance de Mahomet (par comparaison aux évangiles apocryphes de l’enfance de Jésus-Christ).
  • 7. Coran, XXXIII, 6, 36.