Critiques sur le synode : des vérités structurellement neutralisées

22 Octobre, 2019
Provenance: fsspx.news
Cardinal Robert Sarah.

Après celles des cardinaux Gerhard Müller, Walter Brandmüller et Raymond Burke, de nouvelles critiques ont été formuées sur le synode par des cardinaux romains, plus particulièrement sur la question de l’ordination d’hommes mariés dont les pères synodaux auront à traiter. Ces critiques émanent du cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques, et du cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le culte divin.  

Critiques contre le projet d’ordonner des hommes mariés 

Dans le chapitre introductif de son livre Amici dello Sponso. Per una visione rinnovata del celibato sacerdotale [Amis de l’Epoux. Pour une vision renouvelée du célibat sacerdotal], aux éditions Cantagalli, cité par Sandro Magister, le cardinal Ouellet écrit : « Les nouveaux chemins du futur ne porteront des fruits évangéliques que s’ils sont cohérents avec une annonce intégrale de l’Evangile sine glossa [sans ajouter de glose ; à la lettre], qui ne sacrifie aucune des valeurs permanentes de la tradition chrétienne. […] Sous cette lumière, chercher de nouvelles voies pour l’évangélisation des autochtones en Amazonie signifie dépasser une approche réductrice qui partirait des visions cosmologiques amazoniennes, dans un effort de synthèse interculturelle qui courrait le risque d’être artificielle et syncrétiste. L’unicité de Jésus-Christ et, dans une certaine mesure, de la culture biblique, exige un dialogue respectueux des cultures mais clairement orienté à la conversion au mystère de l’incarnation du Verbe. L’unicité transcendante de cette irruption du Verbe dans l’histoire humaine confère à la culture biblique une place à part dans le concert des nations et justifie qu’on l’enseigne à toutes les cultures, afin de leur apporter ce à quoi elles aspirent, et ce vers quoi tendent leurs valeurs et leurs limites, dans le but d’être par elle illuminées, guéries et emmenées au-delà d’elles-mêmes ». 

Deux pages plus loin, le cardinal Ouellet adresse cet avertissement notamment à des pays comme l’Allemagne, où il voit que des « modernisations » qui mettent en réalité en danger la raison d’être de l’Eglise tout entière sont en marche : « Si cette réflexion sur l’évangélisation vaut pour l’Amazonie, une réflexion analogue vaut également pour la “nouvelle évangélisation” des pays de vieille chrétienté. Si on confond cette dernière avec une modernisation des usages et des coutumes dans le but de rendre le christianisme plus acceptable en dépit de certains points négatifs dans son histoire, on se condamne à l’échec, et les gens ne se laisseront pas avoir par les recettes superficielles qu’on leur propose pour conserver un intérêt pour l’institution ecclésiale. Soit l’Eglise propose le Christ authentique qui est identique au Christ de la foi, soit elle perd la raison d’être de sa mission et les nouveaux pouvoirs des moyens gérés par des mains hostiles la rendront bien vite dépassée et superflue ». 

Dans un entretien accordé à Edward Pentin pour le National Catholic Register du 23 septembre, le cardinal Sarah fait savoir, lui aussi, son inquiétude : « J’ai entendu dire que certains voulaient faire de ce synode un laboratoire pour l’Eglise universelle, que d’autres déclaraient qu’après ce synode, rien ne serait plus comme avant. Si c’est vrai, cette démarche est malhonnête et mensongère. Ce synode a un but déterminé et local : l’évangélisation de l’Amazonie. 

« J’ai bien peur que certains Occidentaux confisquent cette assemblée pour faire avancer leurs projets. Je pense en particulier à l’ordination d’hommes mariés, à la création de ministères féminins ou au fait de donner une juridiction à des laïcs. Ces points touchent à la structure de l’Eglise universelle. Ils ne sauraient être débattus dans un synode particulier et local [comme le « chemin synodal » allemand qui débutera en décembre prochain. NDLR]. L’importance de ces sujets nécessite une participation sérieuse et consciente de tous les évêques du monde. Or très peu sont invités à ce synode. Profiter d’un synode particulier pour introduire ces projets idéologiques serait une manipulation indigne, une tromperie malhonnête, une insulte à Dieu qui conduit son Eglise et lui confie son dessein de salut. 

« Par ailleurs, je suis choqué et scandalisé que l’on prenne prétexte de la détresse spirituelle des pauvres en Amazonie pour soutenir des projets typiques d’un christianisme bourgeois et mondain. 

« Je viens d’une Eglise jeune. J’ai connu les missionnaires passant de village en village pour soutenir les catéchistes. J’ai vécu l’évangélisation dans ma chair ! Je sais qu’une jeune Eglise n’a pas besoin de prêtres mariés ! Au contraire ! Elle a besoin de prêtres qui lui donnent le témoignage de la Croix vécue ! La place d’un prêtre est sur la Croix. Quand il célèbre la messe, il est à la source de toute sa vie, c’est-à-dire à la Croix. 

« Le célibat est un des moyens concrets qui nous permet de vivre ce mystère de la Croix dans nos vies. Le célibat inscrit la Croix jusque dans notre chair. C’est pour cela que le célibat est insupportable pour le monde moderne. Le célibat sacerdotal est un scandale pour les modernes, parce que la Croix est “une folie pour ceux qui se perdent” (1 Co 1, 13). 

Certains Occidentaux ne supportent plus ce scandale de la Croix. Je pense qu’elle leur est devenue un reproche insupportable. Ils en viennent à haïr le sacerdoce et le célibat. 

Je crois que partout dans le monde les évêques, les prêtres, les fidèles doivent se lever pour dire leur amour de la Croix, du sacerdoce et du célibat. Ces attaques contre le sacerdoce viennent des plus riches. Certains se croient tout-puissants parce qu’ils financent les Eglises plus pauvres. Mais nous ne devons pas nous laisser intimider par leur puissance et leur argent ! » 

Et le prélat guinéen d’ajouter avec une candeur désarmante : « Je suis persuadé que jamais le pape François ne permettra une telle destruction du sacerdoce. En revenant des JMJ de Panama, le 27 janvier 2019, il a déclaré aux journalistes en citant cette phrase de Paul VI : “Je préfère donner ma vie que de changer la loi du célibat”. Il ajoutait : “C’est une phrase courageuse, il l’a dite en 1968-1970, à un moment plus difficile qu’actuellement. Personnellement, je pense que le célibat est un don pour l’Eglise et je ne suis pas d’accord pour permettre le célibat comme option” ». – Mais dans le même temps, François évoquait la possibilité d’exceptions accordées pour des raisons miséricordieusement « pastorales », comme il fit avec Amoris lætitia pour les divorcés remariés… 

« Le danger de schisme n’est pas imaginaire » 

A ces critiques on peut ajouter celles du cardinal vénézuélien Jorge Urosa Savino, archevêque émérite de Caracas, dans un entretien accordé à Inés San Martin pour Crux, le 25 septembre : « Le document de base (Instumentum laboris) parle beaucoup d’accompagner, de suivre, de comprendre et de dialoguer mais peu du besoin d’annoncer l’Evangile de Jésus-Christ. Et c’est ce qui d’une certaine manière explique la réalité de la croissance des Eglises pentecôtistes et évangéliques dans la région alors que la foi catholique en Amazonie ne croît pas avec la même force ». 

Et la cause de ce manque de croissance – poursuit le prélat, dans une allusion à la demande d’ordonner des hommes mariés – « n’est pas le manque de prêtres ». Il rappelle qu’entre le XIXe et le XXe siècles, une grande partie du Venezuela souffrait d’une grave pénurie de prêtres, « et pourtant la foi était vivante et solide, parce qu’il ne s’agit pas seulement de recevoir ou pas les sacrements, mais bien de faire l’expérience de la foi que l’on a reçue et qui a été transmise par les catéchistes aux familles qui l’ont communiquée à leurs enfants. » 

On peut également citer la déclaration de Mgr José Luis Azcona, évêque émérite de la prélature de Marajó, en Amazonie, à Aciprensa le 26 septembre : « Est-ce l’amour de l’Eglise en Amazonie, est-ce l’amour de Dieu qui imprègne suffisamment les critères de la réalité pastorale, ecclésiale, pratique comme réalité suprême, ou bien est-ce la gnose ou Pélage qui dirige la barque de l’Eglise en Amazonie ? ». Et d’avertir : « Le danger de schisme n’est pas imaginaire, pas même en Amazonie ! » 

On peut enfin mentionner la prise de position de « très nombreux prélats, prêtres et fidèles catholiques du monde entier » qui, dans un manifeste non signé, publié en plusieurs langues le 1er octobre, ont accusé quatre thèses du document de base du synode d’être « en contradiction aussi bien avec des points bien précis de la doctrine catholique enseignée depuis toujours par l’Eglise qu’avec la foi dans le Seigneur Jésus, unique Sauveur de tous les hommes » : 

 « Nous avons formulé – écrivent-ils –, selon la méthode classique, quatre propositions, sous forme de “thèses”, exprimant des idées fondamentales de ce document. En conscience et avec une grande franchise, nous disons que l’enseignement qu’elles véhiculent est inacceptable. 

1. La diversité amazonienne, notamment religieuse, évoque une nouvelle Pentecôte (Instrumentum laboris, n. 30) : la respecter c’est reconnaître qu’il y a d’autres chemins de salut, sans le réserver exclusivement à sa propre foi. Des groupes chrétiens non catholiques enseignent d’ailleurs d’autres façons d’être Eglise, sans censures, sans dogmatisme, sans disciplines rituelles : l’Eglise catholique devrait intégrer certains de ces modes ecclésiaux (IL, n. 138). Réserver exclusivement le salut à son propre Credo est destructeur du Credo lui-même (IL, n. 39). 

– Cette dernière affirmation, contenue dans le n. 39, est particulièrement scandaleuse. 

2. L’enseignement de la théologie pan-amazonienne, qui prend notamment en compte les mythes, les rituels et les célébrations des cultures d’origine de l’Amazonie, est requis dans toutes les institutions éducatives (IL, n. 98 c 3). Les rites et les célébrations non chrétiens sont proposés comme essentiels pour le salut intégral (IL, n. 87) et il est demandé d’adapter le rite eucharistique à ces cultures (IL, n. 126 d – sur les rites : IL, nn. 87, 126). 

3. Parmi les lieux théologiques [c’est-à-dire les sources de la théologie, comme le Sainte Ecriture, les Conciles, les Pères, la saine philosophie] se trouvent le territoire [d’Amazonie] et les cris de ses peuples (IL, nn. 18, 19, 94, 98 c. 3, 98 d 2, 144). 

4. Il est suggéré de conférer l’ordination à des personnes d’âge mûr ayant une famille et de conférer des “ministères officiels” à des femmes. Une nouvelle vision du sacrement de l’ordre est proposée, laquelle ne proviendra pas de la révélation mais des usages culturels des peuples amazoniens (qui incluent, entre autres, une autorité tournante). Une séparation devrait alors être opérée entre le sacerdoce et le munus regendi (IL, nn. 129 a 2, 129 a 3, 129 c 2). 

 

Abbé Davide Pagliarani.

Des critiques neutralisées par le pluralisme conciliaire  

Toutes ces critiques sont pertinentes sur certains points, mais plusieurs observateurs attentifs les trouvent insuffisantes voire inefficaces, non seulement à propos du synode romain et du « chemin synodal » allemand, mais aussi vis-à-vis des diverses déclarations et décisions du pape et de son entourage. Depuis plusieurs mois, face à la gravité de l’heure présente, certains réclament une attitude moins timorée.  

Ainsi, le 7 août 2019, Roberto de Mattei écrivait dans Corrispondenza Romana : « La bataille d’aujourd’hui exige des hommes qui luttent clairement pour ou contre la Tradition de l’Eglise. Mais s’il arrive qu’un Pape prenne parti contre la Tradition, nous devons respectueusement nous en distancier, en restant fermement au sein de l’Eglise, dont il [le Pape] semble vouloir se séparer, pas nous. (…) L’heure du minimalisme est révolue. Le temps est venu où la Vérité et l’erreur doivent se regarder en face, sans compromis. C’est la seule chance qu’a la Vérité de gagner. » 

Sur le site Chronace di Papa Francesco du 26 juillet, des fidèles lancent cet appel pathétique aux cardinaux Müller et Sarah : « Chers Pasteurs : inutile d’accorder des entretiens tous les deux jours pour dénoncer l’enfer doctrinal qui nous submerge, si vous ne placez pas également les extincteurs destinés à éteindre les flammes dévorantes… Un Canadair sans eau, sur une forêt en feu, est inutile. On ne vous demande pas de jeter de l’huile sur le feu, mais de l’eau. »  

Dans son entretien paru le 21 septembre (voir Nouvelles de Chrétienté n°179, septembre-octobre 2019), l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, donne la raison pour laquelle toutes les critiques actuelles sont structurellement inefficaces : « Pour comprendre [le] silence du pape, il ne faut pas oublier que l’Eglise issue du Concile est pluraliste. C’est une Eglise qui ne se fonde plus sur une Vérité éternelle et révélée, enseignée d’en haut, par l’autorité. Nous avons devant nous une Eglise qui est à l’écoute et donc nécessairement à l’écoute de voix qui peuvent diverger entre elles. Pour faire une comparaison, dans un régime démocratique, il y a toujours une place, au moins apparente, pour les oppositions. Celles-ci font en quelque sorte partie du système car elles montrent que l’on peut discuter, avoir une opinion différente, qu’il y a de la place pour tout le monde. Cela, bien évidemment, peut favoriser le dialogue démocratique, mais non le rétablissement d’une Vérité absolue et universelle, et d’une loi morale éternelle. Ainsi l’erreur peut être enseignée librement, à côté d’une opposition réelle mais structurellement inefficace et incapable de remettre les vérités à leur place. C’est donc du système pluraliste lui-même qu’il faut sortir, et ce système a une cause, le concile Vatican II. »