Des Cristeros au général Franco : l'Eglise approuve-t-elle la révolte ?

26 Mars, 2019
Provenance: fsspx.news
La guerre des Cristeros, ou Cristiada, fut le soulèvement de paysans mexicains, catholiques, contre le gouvernement, de 1926 à 1929.

L’actualité a réuni les deux croisades du 20e siècle : la Cristiada au Mexique et la guerre d’Espagne. Elles ont la même cause et le même effet : la persécution violente du catholicisme, par des lois iniques et par des contraintes physiques, et la réaction généreuse des peuples mexicain et espagnol pour défendre l’Eglise, leur foi et leur clergé. 

La Cristiada est exclue de l’histoire et ses victimes – ses martyrs – ne comptent pas plus que des chiens morts. De même, la guerre civile espagnole est rejetée par le politiquement correct, à l’image de la dépouille du général Franco que l’on veut faire disparaître de l’espace public et bannir dans l’oubli. Pourtant un texte pontifical réunit doctrinalement ces deux croisades en posant les principes de la juste révolte, opposée à la sédition. 

La sédition 

Pour mieux comprendre un concept, il est souvent utile de considérer son contraire. En l’occurrence, la sédition. Saint Thomas d’Aquin l’aborde dans son traité sur la charité (II-II, 42). 

La sédition désigne « l’agression injuste d’une partie de la société contre l’autre ». Les hommes appartiennent par nature à une structure politique et doivent concourir à un agir commun : l’œuvre à réaliser ensemble, tâche qui est la raison d’être du groupement politique. La sédition sera la brisure de cette unité par l’insurrection d’une partie de la communauté contre l’autre. 

La faction séditieuse veut imposer ses vues ou ses intérêts à l’ensemble, non par les voies de droit, mais par les voies de fait. La sédition mettra en cause l’autorité politique en charge du bien commun ; aussi la caractérise-t-on souvent comme une « insurrection contre l’autorité politique ». Cependant il est des cas où c'est le gouvernement lui-même qui peut être séditieux. 

Précisions que la sédition n’est pas la guerre proprement dite. Elle lui ressemble et en prend les moyens, ce qui peut lui valoir le nom de guerre civile ; alors que la guerre se fait entre Etats indépendants. 

La sédition est-elle toujours coupable ? 

Parce qu’elle brise une paix qui repose sur la justice, et que l’injustice est toujours de soi grave lorsqu'elle lèse le bien commun, la sédition est une faute que rien ne saurait justifier. 

La raison est qu’elle s’oppose à l’unité sociale, qui est de l’ordre du droit et du bien commun. Tandis qu’il peut y avoir une « guerre juste », il ne saurait y avoir de « sédition juste ». Dans la sédition, deux camps s’opposent, mais un seul est séditieux ; l’autre exerce une résistance légitime. 

Pour montrer la différence entre la guerre et la sédition, et la gravité de cette dernière, il faut rappeler qu’un prisonnier de guerre est inviolable, alors qu’on a le droit de condamner un rebelle. Cette condamnation doit être rendue conformément aux lois en vigueur ; mais elle est juste et peut comporter la peine de mort. 

Dans le cas de la sédition, ce n’est pas l’autorité légitime qui appelle à la lutte. Suivre l’appel d’un factieux, c’est faire acte de sédition, ce qui est moins grave que si on en avait pris l’initiative : mais de toute façon on n’a pas le droit de suivre l’appel d’une personne privée, dépourvue de toute autorité légitime. 

La juste révolte 

Y a-t-il une révolte qui ne soit pas « péché » ? Oui, si, au lieu de soutenir un bien particulier, elle vise le vrai bien commun de la société et rétablit son unité contre un gouvernement devenu tyrannique. 

Dans ce cas, c’est le gouvernement, parce qu’il divise la société en factions, qui est séditieux : la légitimité est du côté de la révolte. Il faut toutefois préciser. 

Légitimité et tyrannie 

Si la soumission au pouvoir public est un devoir, ce n’est pas un devoir inconditionnel. Elle suppose que, de son côté, l’autorité satisfasse substantiellement à sa fonction. 

L’autorité politique, quelle qu’en soit la forme, a pour tâche d’orienter vers le bien commun la société dont elle a la charge ; chacun lui doit, à ce titre, une entière obéissance. Mais cette autorité n’est pas le bien commun ; elle doit le servir et le promouvoir, elle ne s’identifie pas avec lui. 

C’est dire que le détenteur de l’autorité peut être infidèle à sa mission ; au lieu d’assurer le bien commun, il le compromet : par carence, s’il est faible et devient prisonnier d’une faction, ou par prévarication, s’il poursuit ses intérêts particuliers ou ceux d’un clan. C’est lui qui brise alors l’unité de la société et nuit au bien commun. 

La tyrannie consiste en ceci : l’autorité ne gouverne plus en vue du bien commun, mais en vue de l’intérêt ou du chef lui-même, ou d’un parti, ou d’une classe, ou même d’un pays étranger. 

Il y a beaucoup de degrés dans la tyrannie, ce qui précède la décrit à son comble. Lorsqu'il est atteint, la légitimité du pouvoir s’effondre. Mais avant d’en arriver là, le bien commun peut être assez atteint ou compromis pour que l’on doive s’efforcer d’y porter remède. 

Résistance à la tyrannie 

L’on distingue communément quatre attitudes possibles de résistance à un pouvoir abusif : 

– La résistance passive, qui consiste à ne pas obéir aux lois injustes : elle est obligatoire face aux lois mauvaises, comme la loi sur l'avortement. 

– La résistance active légale, qui consiste à exiger, par les moyens légitimes (autorisés ou non par la loi), la révision de la loi : elle est permise ; par exemple pour faire rapporter des lois anticatholiques. C'est d'ailleurs ainsi que la résistance a commencé au Mexique.

– La résistance active à main armée, ou juste révolte, qui consiste à s’opposer par la force à l’exécution d’une loi : c’est elle dont il est question dans la Cristiada et la guerre d’Espagne. 

– La sédition, qui oppose une faction à une autre faction : elle n’est jamais permise. 

Appréciation concrète de l’état tyrannique 

Cette appréciation ne saurait reposer sur une simple impression privée ou résulter d’une campagne partisane. L’on suppose ici que la défaillance de l’autorité est patente et assez grave pour compromettre durablement le bien commun sur des points importants. Mais comment se fait cette appréciation ? 

Ce n’est pas au titre de sa forme – monarchique, aristocratique ou républicaine –, qu’un gouvernement peut être déclaré légitime ou tyrannique. Toute forme de gouvernement qui n’est pas contraire au droit naturel peut être légitime et chacune peut dégénérer en tyrannie. 

Ce n’est pas non plus par son origine (légale ou usurpée) que l’on peut distinguer entre gouvernements légitime et tyrannique. Le défaut initial n’est pas irréparable. La reconnaissance, au moins tacite, par la nation, montre que le gouvernement en fonction satisfait suffisamment à sa tâche, ce qui lui confère la légitimité. 

Les conditions de la juste révolte 

Il faut des conditions analogues à celles de la juste guerre, à savoir 1) une cause juste ; 2) une certaine légitimité politique, qui vient suppléer l’autorité du gouvernement ; 3) l’intention droite. 

La cause juste 

Il n’y en a qu’une seule : l’urgente nécessité du bien commun. Si, sur un point fondamental, une partie importante de la nation est brimée au profit d’une autre, il n’y a plus réalisation du bien commun, même si les « profiteurs » sont les plus nombreux. 

Si le gouvernement combat cet état de choses, il doit être soutenu et aidé. Mais s’il accepte cette injustice grave, l’appuie et la défend, il devient formellement tyrannique. Quand ce n’est pas un mal que l’on peut croire passager, et qu’il devient très grave, on est moralement tenu de lui résister. 

Cela suppose aussi qu’il n'y ait pas d'autre recours, et que toute autre action s’avère inefficace. 

Une condition essentielle, inhérente à la cause juste, est que l'on soit sérieusement fondé à penser que l’opération salutaire réussira assez vite et bien pour ne pas faire subir à l’ensemble un mal en définitive plus grand que celui attaché à la tyrannie présente. 

Une légitimité politique 

Il peut sembler paradoxal de demander une « légitimité politique » à la juste révolte. 

En fait, il y a des cas où cette condition ne fait pas de difficulté ; c'est lorsqu'il n’y a pas “révolte” à proprement parler. Ces cas sont ceux où l’autorité elle-même, gardant le souci du bien commun, mais n’ayant plus aucun autre moyen de le faire prévaloir contre les menées d’une faction ou d’un parti, appellerait la partie du peuple qui lui reste fidèle à lutter contre ceux qui sont les vrais séditieux. 

La difficulté réside dans le cas où le gouvernement, devenu tyrannique, est du côté des séditieux. De manière générale, la légitimité est fonction du bien commun et du consentement de la multitude concernée (au moins d’une très grande partie), autrement dit de la très grande majorité des citoyens. 

Si le gouvernement prend parti pour la sédition, il perd sa légitimité, car il divise la société. C’est alors que l’initiateur de la révolte est justifié dans son action et reçoit une autorité de suppléance au nom du vrai bien commun : dans tel pays, à tel moment, l’autorité se retrouvait de fait en déshérence. 

Celui qui conduit la juste révolte agit vraiment au nom du bien commun du pays. Il relève une légitimité trahie par le gouvernement qui la détenait et qui ne peut plus s’en réclamer contre le vrai bien commun. 

Une intention droite 

Cela comporte deux aspects. 

1) Ne pas dépasser le motif qui justifie la révolte. Il est toujours à craindre qu’à la sauvegarde du bien commun, s’ajoutent des objectifs particuliers ou étrangers à celui-ci qui brouilleront les cartes et nuiront finalement au bien commun. 

2) Ne pas nourrir la révolte et ses partisans de sentiments mauvais par eux-mêmes, comme la haine, l'envie ou la cupidité. Les guerres civiles sont souvent les plus impitoyables et soulèvent généralement des haines inexpiables. 

Le général Franco avec deux officiers.

L’enseignement de l’Eglise 

L’Eglise a toujours condamné la sédition (il n’est pas question ici du tyrannicide). 

Dans le Syllabus publié en 1864, Pie IX condamne la proposition suivante : « Il est permis de refuser l’obéissance aux princes légitimes, et même de se rebeller contre eux » (n°63). 

En deux passages de l’Encyclique Immortale Dei, Léon XIII revient sur cet enseignement : « Il est nécessaire de comprendre ceci : l’origine du pouvoir public doit être référée à Dieu lui-même, et non à la multitude ; la permission de se révolter répugne à la raison ». « Ainsi donc, secouer l’obéissance et révolutionner la société par le moyen de la sédition, c’est un crime de lèse-majesté, non seulement humaine, mais divine ». 

La juste révolte 

Pie XI a adressé, le 28 mars 1937, à l’épiscopat mexicain, une lettre précieuse qui éclaire la légitimité de la juste révolte. Elle commence par ces mots : « No es muy ». Elle a paru en français dans la Documentation Catholique, 10-17 avril 1937, col. 985-997. Voici les passages qui nous intéressent : 

« Vous avez rappelé à vos fils plus d’une fois que l’Eglise préconise la paix et l’ordre, même au prix de lourds sacrifices et qu’elle condamne toute insurrection ou violence injustes contre les pouvoirs constitués. D’autre part, vous avez aussi affirmé que si le cas se produit où ces pouvoirs constitués s’insurgent contre la justice et la vérité au point de détruire jusqu’aux fondements mêmes de l’autorité, on ne voit pas comment on pourrait condamner alors le fait que les citoyens s’unissent pour défendre la nation et se défendre eux-mêmes, par des moyens licites et appropriés contre ceux qui se prévalent du pouvoir public pour entraîner le pays à sa ruine. » 

Nous retrouvons ici la doctrine de saint Thomas d'Aquin : le gouvernement devient séditieux s’il « s’insurge contre la justice et la vérité ». Encore faut-il que la juste cause de résistance soit grave « au point de détruire les fondements mêmes de l’autorité » ; à ce moment-là, la légitimité s’effondre. « Par des moyens licites et appropriés » désigne normalement des moyens politiques et non sanglants. Mais la suite explique comment la violence armée peut être envisagée comme un ultime recours. 

Pie XI indique quelles sont les conditions requises à cette juste résistance. Il les regroupe sous cinq chefs : tyrannie habituelle et non transitoire ; tyrannie grave et mettant en péril les biens essentiels à la nation ; tyrannie évidente de l’aveu général des honnêtes gens ; impossibilité de recourir à un autre moyen ; probabilité sérieuse de succès. 

Le pape donne aussi des directives concrètes au clergé et à l’Action Catholique mexicaine au sujet de leurs réclamations politiques : 

1° « Ces revendications ont un caractère de fin relative, non de fin dernière et absolue ». Elles sont à mesurer sur autre chose qu’elles-mêmes : le bien commun et, ultimement, la fin dernière. 

2° « Leur caractère de moyens ne justifie que des actions licites et non des actions intrinsèquement mauvaises ». C’est toujours vrai, pour la révolte comme pour la guerre. 

3° « Si les moyens doivent être proportionnés à la fin, il faut en user seulement dans la mesure où ils servent à l’obtenir ou à la rendre possible en tout ou en partie, et de telles manières qu’ils ne causent pas à la communauté des dommages supérieurs à ceux qu’on veut réparer. » 

4° « L’usage de ces moyens et l’exercice des droits civiques et politiques dans toute leur extension, englobant aussi les problèmes d’ordre purement matériel et technique ou de défense violente, ne comptent d’aucune manière parmi les tâches du clergé et de l’Action Catholique comme tels, bien qu’il incombe au clergé et à l’Action Catholique de préparer les laïcs à faire un bon usage de leurs droits et à les défendre par tous les moyens légitimes, suivant que l’exige le bien commun. » 

5° « Le clergé et l’Action Catholique étant, en vertu de leur mission de paix et d’amour, destinés à unir tous les hommes in vinculo pacis [dans le lien de la paix], ils doivent contribuer à la prospérité de la nation, principalement en favorisant l’union des citoyens et des classes sociales et en collaborant à toutes les initiatives sociales qui ne s’opposent pas au dogme ou aux lois de la morale chrétienne. » 

Ce texte est assez clair pour se passer de commentaires. Il est évidemment impossible à l’Eglise d’aller plus loin sans paraître appeler directement à la révolte, ce qui n’est jamais son rôle. 

Ajoutons que ce texte de Pie XI, s'il venait bien tard pour les Mexicains, arrivait à temps pour les Espagnols.