Dom Lambert Beauduin et le Mouvement (de pastorale) liturgique

08 Février, 2020
Provenance: fsspx.news
Dom Lambert Beauduin.

Octave Beauduin est né à Rosoux, en Belgique, le 4 août 1873. Au grand séminaire de Liège, il reçoit une forte empreinte de l’abbé Antoine Pottier, très attaché à l’apostolat des ouvriers et à l’encyclique Rerum novarum. Il est ordonné prêtre en 1897 et nommé surveillant et professeur à Saint-Trond. Dès 1899, cependant, il entre dans la congrégation diocésaine des Missionnaires du Travail, fondée cinq ans auparavant. Il exerce diverses responsabilités dans cette jeune et modeste congrégation, la principale étant de diriger une maison à Seraing où, avec d’autres prêtres, il réalise un apostolat auprès des ouvriers.

L’abbé Beauduin était, par nature, un homme actif et entreprenant : selon un témoignage du chanoine Gaspard Simons en 1947, à l’occasion du jubilé sacerdotal de dom Beauduin, « sa personnalité et son tempérament dénotaient un rare besoin de se multiplier, de se dépenser, d’agir ». Cependant, l’abbé Beauduin est également attiré par une vie de prière et de contemplation. En partie mal à l’aise devant l’évolution des Missionnaires du Travail, et désireux en même temps de trouver le moyen d’étancher cette soif de vie intérieure, il entre en 1906 au monastère du Mont-César, devenu abbaye en 1899, à proximité de l’Université de Louvain. Au monastère, il reçoit le nom de Lambert, sous lequel il sera désormais connu.

Moine bénédictin au Mont-César

Notamment par le biais de la splendeur des cérémonies, Dom Lambert Beauduin découvre au monastère la richesse spirituelle de la liturgie, qui ne constituait pas jusqu’ici le centre de sa piété. Il est marqué en cela par la lecture de L’Année liturgique de Dom Guéranger, ainsi que par les enseignements oraux de Dom Columba Marmion, prieur du monastère.

Une série de circonstances fortuites l’oriente vers l’étude de la liturgie, notamment une rencontre avec des fidèles le 2 février 1909, où les participants assistent à une liturgie solennelle à l’aide d’un livret préparé par Dom Beauduin : tous les textes y ont été traduits en français. Dans son allocution de remerciement, le responsable laïc de cette journée cite une phrase du Motu proprio de Pie X du 22 novembre 1903, sur la participation active à la liturgie comme source première et indispensable du véritable esprit chrétien. Cet extrait d’un texte du saint Pape va devenir comme l’étendard de Dom Beauduin dans sa croisade liturgique : il en fera, écrivent ses biographes officiels, « une véritable machine de guerre pour propulser le mouvement liturgique » (R. Loonbeek et J. Mortiau, Un pionnier, dom Lambert Beauduin, éditions de Chevetogne, 2001, I, p. 68).

De par son tempérament, de par son engagement antérieur dans les Missionnaires du Travail, Dom Beauduin était essentiellement un homme d’action, comme déjà dit ; et il voyait les choses sous l’aspect de l’action. Constatant (ce qui était une vérité déjà admise par beaucoup) que les fidèles, et même les prêtres, ne vivaient pas suffisamment des grands textes et des grandes actions de la liturgie, il veut travailler à les leur faire découvrir : là aussi, il rejoint bien d’autres prédécesseurs et contemporains. Mais son orientation premièrement pragmatique, que n’ont pu corriger ses quelques mois de vie bénédictine, va l’entraîner dans une déviation qui viciera toute son activité liturgique.

Le Mont-César était un monastère d’obédience solesmienne. Pour Dom Guéranger, la liturgie était d’abord et avant tout un culte rendu à Dieu, à qui sont dus « tout honneur et toute gloire dans les siècles des siècles ». S’il veut faire redécouvrir aux fidèles les richesses de la liturgie, c’est pour qu’ils puissent être ainsi, plus authentiquement, ces « adorateurs en esprit et vérité que demande le Père ». Bien entendu, Dom Guéranger a conscience que la fréquentation éclairée de la liturgie va former des chrétiens plus convaincus, plus spirituels, et il s’en réjouit. Mais ce n’est qu’une conséquence secondaire. Car, pour lui, le chrétien, de par son baptême, est essentiellement consacré à la « louange de gloire » de la sainte Trinité, qui fait sa sainteté et, par là, fera son bonheur dans le Ciel. C’est ce qui explique la saisissante phrase introductive de son Année liturgique : « La prière est pour l’homme le premier des biens ».

Primat de l'action et de la pastorale

Dom Beauduin, évidemment, ne remet pas en cause l’orientation théocentrique de la liturgie. Toutefois, selon son tempérament pragmatique, il aborde la liturgie au premier chef comme un moyen de rendre les chrétiens plus chrétiens. C’est en ce sens que le Mouvement liturgique qu’il va puissamment contribuer à lancer (même s’il est loin d’en être le seul promoteur) est dans son esprit un « Mouvement de pastorale liturgique ». Le Centre ouvert en France en 1943 dans le droit fil de ses idées ne sera d’ailleurs pas baptisé « Centre liturgique », mais bel et bien, de façon très caractéristique, « Centre de Pastorale liturgique ». De Dom Marmion, qu’il estimait pourtant beaucoup, nous disent ses biographes officiels, Dom Beauduin écrivait d’ailleurs avec un certain dédain qu’il ne fut pas un « apôtre pastoral de la liturgie », et qu’il y avait « des trous dans sa vie liturgique » (I, pp. 49-50)

Si la liturgie a pour premier but de former et d’informer les chrétiens, il convient que ces derniers puissent y entrer le plus facilement. Le premier pas sera évidemment la traduction des textes complétés de notices explicatives : le Missel quotidien et vespéral de Dom Gaspar Lefebvre représente à merveille cette étape, mais ce n’est qu'un préalable au grand dessein de Dom Beauduin.

Car, fort logiquement, il serait encore meilleur que la liturgie soit directement en langue vernaculaire, pour être comprise de façon immédiate. Également, les contemporains n’ont plus le temps d’assister à de longues cérémonies : il serait donc utile de simplifier et de raccourcir la liturgie. Enfin, un certain nombre de rites issus du Moyen-Âge semblent difficiles à appréhender par un esprit moderne : il conviendrait donc de reconstruire, au moins en partie, la liturgie, pour la rendre plus « transparente », plus simple à comprendre.

Un programme révolutionnaire

Traduction, simplification, reconstruction de la liturgie : tels sont les trois axes majeurs de la démarche de Dom Beauduin, qu’il désigne sous le nom de « pastorale liturgique ». Ce sera le programme qui sera mis en œuvre dans la Constitution Sacrosanctum Concilium sur la liturgie (4 décembre 1963) et par la réforme liturgique postconciliaire pilotée par Mgr Bugnini sous le contrôle étroit du pape Paul VI.

Évidemment, il était impossible de proposer tout à trac un programme aussi révolutionnaire : la mentalité de l’époque ne l’aurait certainement pas accepté. Il fallut temporiser, présenter les choses de façon disséminée, travailler en sous-main, utiliser toutes les occasions propices. Mais c’est bien cette orientation qui sera la ligne directrice de l’activité de Dom Beauduin comme de ses disciples et imitateurs.

Dom Beauduin posa la première pierre de son projet en 1909, dans un discours qu’il prononça au Congrès des Œuvres catholiques de Malines, et qu’il avait intitulé « La vraie prière de l’Église ». Ses biographes officiels résument ainsi cette intervention : « Le point de départ de l’argumentation est la thèse familière tirée du premier acte pontifical de Pie X (…) : “La source première et indispensable du véritable esprit chrétien se trouve dans la participation active des fidèles à la liturgie de l’Église”. (…) La rénovation liturgique s’impose, car le peuple chrétien ne puise pas dans la liturgie l’expression de sa prière ni l’aliment de sa vie spirituelle. Le travail de rénovation sera lent et ardu. (…) Il faut vulgariser parmi tous les fidèles les textes liturgiques, avec traduction littérale. (…) Son argumentation débouche très logiquement sur le sentiment d’une action à entreprendre nécessairement » (I, pp. 80-81).

Dom Beauduin consacra à partir de ce moment toutes ses forces à mettre en œuvre ce programme de transformation de la liturgie. Mais il y eut la Première Guerre mondiale qui freina le travail. Puis, dès 1921, l’intérêt principal de Dom Beauduin se tourna vers l’œcuménisme, avec un projet de « Monastère de l’Union » (aujourd’hui à Chevetogne, en Belgique). Même s’il resta la figure tutélaire du Mouvement (de pastorale) liturgique, il n’y participa plus beaucoup : ses disciples et admirateurs avaient pris le relais. Dom Lambert Beauduin mourut à Chevetogne le 11 janvier 1960.