L’eugénisme hier et aujourd’hui (2) : l’eugénisme positif chez les Grecs

18 Mai, 2020
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Statue de Léonidas Iᵉʳ (-540 -480), roi de Sparte.

Seul le catholicisme possède la vision complète de cette question. L’histoire constate l’apparition des erreurs avant la révélation et leur réapparition lorsque l’Église est combattue et son enseignement refusé par les Etats et les individus. Il est donc instructif de considérer ces idées à l’œuvre dans l’histoire de l’humanité. 

Des préoccupations d’ordre eugénique viennent au jour très tôt dans cette histoire, et elles prennent les deux formes que nous avons distinguées : positive et négative. Cet article traite de l’eugénisme positif dans la Grèce antique : comment améliorer l’espèce humaine ? 

Cet aspect relève plus de la théorie que de la pratique : il est envisagé surtout comme un but à réaliser dans une société idéale. Mais il s’est incarné au moins dans une société, celle de Sparte. De plus, la place que lui donnent des philosophes comme Aristote et Platon montre son importance. Les préoccupations sont révélatrices des mentalités. 

La législation spartiate 

À Sparte, une stricte réglementation présidait à la procréation des enfants d’après les lois imposées par Lycurgue 1. Xénophon dit au sujet de la procréation des enfants : « Lycurgue, jugeant que la grande affaire des femmes était la maternité, commença par établir des exercices physiques pour les femmes, aussi bien que pour le sexe mâle (...) persuadé que si les deux sexes étaient vigoureux, ils auraient des rejetons plus robustes 2 ». 

Il ajoute d’autres conditions telle la continence, considérée comme favorable à une bonne procréation : une loi édictait qu’il était honteux d’être vu entrant chez son épouse. De plus « il ne permet plus à chacun de se marier au temps qui lui convenait ; il ordonna qu’on prît femme dans la force de l’âge, persuadé que cette loi contribuerait à la procréation de beaux enfants 3». 

De plus, « il voulait que ceux qui avaient à être citoyens fussent engendrés non de tous les hommes, mais des gens de biens seulement 4 ». Le but de ces lois était de maintenir la pureté de la race. Le nombre des citoyens était fixé à neuf mille. Il fallait donc une rigoureuse limitation des naissances, réalisée par l’élimination des enfants de constitution plus faible. 

Dans ce système, on ne naît pas Spartiate, on le devient : l’enfant devait être agréé à la naissance par les anciens. C’est dire qu’il n’appartient pas à ses parents, mais à la cité : « car premièrement Lycurgue ne voulait point que les enfants fussent propres aux particuliers, mais communs à la chose publique 5 ». Et d’ailleurs son éducation sera confiée exclusivement à des maîtres à partir de l’âge de sept ans. 

Xénophon termine ainsi sa présentation des constitutions spartiates : « Sur la procréation des enfants, Lycurgue a donc établi des règles contraires à celles des autres. Est-il parvenu à donner à Sparte des hommes supérieurs en taille et en force ? Je laisse à qui le voudra le soin d’en juger 6 ». 

La république idéale de Platon 

C’est dans Les Lois et La République, mais surtout dans ce dernier dialogue, que Platon 7 expose son idéal de la cité. Ce philosophe a longuement traité la question qui nous occupe. 

Le principe posé dès l’abord est la stabilité du nombre des citoyens : « quant aux nombre des unions, nous nous en remettrons aux magistrats, pour qu’ils maintiennent autant que possible le même nombre de citoyens, en tenant compte des guerres, des maladies et autres accidents de ce genre, et que notre État, autant qu’il se pourra, ne s’agrandisse ni ne diminue 8 ». Ce qui rejoint la constitution de Lycurgue et qui était la préoccupation constante des cités grecques ; elle entraînera d’ailleurs fatalement la dénatalité comme le constatait Polybe 9 en 148 avant Jésus-Christ : « de nos jours, dans la Grèce entière, la natalité est tombée à un niveau très bas et la population a beaucoup diminué, en sorte que les villes se sont vidées et que les terres restent en friche, bien qu’il n’y ait pas eu de longues guerres ni d’épidémies 10 ». 

Il faut également assurer la pérennité des classes telles qu’elles sont établies : « il faut que ce soit l’élite des hommes qui ait commerce avec l’élite des femmes, et, au contraire, le rebut avec le rebut ; que les rejetons des premiers soient élevés, non ceux des seconds, si l’on veut que le troupeau garde sa qualité éminente 11 ». 

Il faut ensuite s’assurer des meilleurs géniteurs possibles, ce qui se réalise par un système de récompense : « aux jeunes gens qui se distingueront à la guerre ou ailleurs on accordera des honneurs et d’autres récompenses, notamment la permission de voir plus souvent les femmes ; ce sera en même temps un bon prétexte d’avoir d’eux le plus d’enfants possible 12 ». 

C’est donc un eugénisme à la promotion sociale, favorisant la procréation par les sujets les plus doués, ce qui se retrouve dans certaines législations contemporaines. Pour comprendre cette prescription, il faut savoir que Platon recommande la communauté des femmes. Mais il ajoute ici que les hommes les meilleurs pourront procréer plus que les autres. 

Une prescription s’attache à rendre plus facile la maternité aux femmes des gardiens (la caste supérieure) en les déchargeant d’une partie des soins sur des nourrices et des gouvernantes 13

L’âge où les unions fécondes seront autorisées est réglé : « La femme donnera des enfants à l’État à partir de sa vingtième année jusqu’à la quarantième, et l’homme, après avoir passé “le temps de sa plus fougueuse ardeur à la course”, procréera pour la cité jusqu’à cinquante-cinq ans », parce que « les enfants doivent être engendrés par des gens dans la force de l’âge 14 ». 

Nous retrouvons le but du mariage tel qu’il était pratiqué à Sparte : enfanter pour l’État 15. Et la suite marque combien chez Platon, cette fonction est avant tout sociale. « Si un homme au-dessus ou au-dessous de cet âge se mêle de procréer pour l’État, nous déclarerons qu’il a péché contre la religion et la justice, en donnant à l’État un enfant dont la conception subreptice n’aura pas été accompagnée des sacrifices et des prières que les prêtres et les prêtresses et tout le corps de l’État feront à chaque mariage, pour qu’il naisse des hommes d’élite des enfants meilleurs encore, et des hommes utiles au pays des enfants plus utiles encore, mais qui sera au contraire une œuvre de ténèbres et de terrible libertinage 16 ». 

 

  • 1. Personnage semi-légendaire ayant vécu probablement au IXe siècle avant Jésus-Christ.
  • 2. Xénophon, République des Lacédémoniens, traduction de Pierre Chambry, Paris, I, 3, p. 477-478.
  • 3. Xénophon, op. cit., I, 6, p. 478.
  • 4. Plutarque, La vie des hommes illustres, traduction de Jacques Amyot, La Pléiade, Lycurgue, XXX, p. 106.
  • 5. Ib.
  • 6. Xénophon, op. cit., I, 10, p. 479.
  • 7. Célébrissime philosophe grec qui vécut de 429 à 348 avant Jésus-Christ.
  • 8. Platon, La République, tiré des Œuvres complètes, texte traduit par Chambry, Société d’édition Les Belles Lettres, 1949, t. VII, 1ère partie, p. 66, V, 460 a.
  • 9. Historien grec, ~ 200-120 avant Jésus-Christ, observateur attentif des événements de son époque.
  • 10. Polybe, Histoire, livre XXXVII, 4, 4-6.
  • 11. Platon, op. cit., p. 65, 459 d, e.
  • 12. Ib., p. 66, 460 b.
  • 13. Ib., p. 67, 460 d.
  • 14. Ib., p. 67, 460 e et d.
  • 15. C’est ce que qu’exprime nettement Plutarque, La vie des hommes illustres, Pyrrhon, XXVIII, 5 : « Va Acrotatos, unis-toi à Khilonis et enfante seulement de beaux enfants pour Sparte ».
  • 16. Platon, op. cit., p. 67-68, 461 a.
La statue d'Aristote à Stagire, en Grèce.

La politique d’Aristote 

Cet élève de Platon qui sut dépasser son maître, a aussi traité de ces questions 17

Le point de départ est toujours le même : « Il est absurde (…) de s’abstenir de statuer sur le nombre de citoyens. (…) Il est plus indiqué d’imposer des restrictions à la procréation que d’assigner une limite à la propriété, pour faire en sorte que les naissances ne dépassent pas un chiffre déterminé. Ce maximum serait fixé selon les chances de mortalité chez les enfants mis au monde, et de stérilité chez les autres couples. La liberté de procréation, à la façon dont elle existe dans la plupart des États, est une cause infaillible de misère pour les citoyens, et la misère engendre les séditions et la criminalité. Phidon de Corinthe, l’un des plus anciens législateurs, était d’avis que le nombre des familles et des citoyens devait rester immuable 18 ». 

C’est donc pour des raisons économiques et politiques qu’Aristote propose de limiter strictement la population. « Ce qui résulte de l’examen des faits c’est qu’il est difficile et peut-être impossible pour un État dont la population est trop nombreuse, d’être régi par de bonnes lois 19 ». Ainsi, au-delà d’un certain nombre d’habitants, la cité devient ingouvernable, et il faut donc prévenir cet accident en limitant les naissances. Ce nombre est variable selon les cités. 

Dans la cité aristotélicienne, les mariages sont réglementés, toujours dans le but d’obtenir la meilleure descendance possible. « Puisque le législateur a le devoir de considérer comment assurer aux enfants qu’on élève 20 un corps en parfait état, son premier soin portera sur l’union des sexes, pour fixer à quel âge il sied que les couples entretiennent des rapports conjugaux, et quelles qualités 21 seront requises de leur part 22 ». Suit une série de raisons pour lesquelles il faut légiférer en cette matière, tant du point de vue social, économique et politique, que du point de vue biologique et eugénique. Aristote conclut : « c’est pourquoi il convient de fixer le mariage des filles vers l’âge de dix-huit ans, et celui des hommes à trente-sept ans 23 ». 

Après l’âge, il est question des qualités physiques et morales : « le problème de savoir quelles dispositions physiques chez les parents seront spécialement favorables à leur progéniture, doit faire l’objet d’un examen plus attentif 24 ». Ces qualités sont un corps entraîné avec modération et à divers travaux, ainsi que le calme de l’esprit durant toute la grossesse pour la mère. 

Enfin chez Aristote comme chez Platon, la maternité est considérée comme un service public : « nous devons fixer aussi la durée pendant laquelle il est convenable qu’ils continuent de servir l’État en ce qui regarde la procréation 25 ». 

L’eugénisme positif des grecs vise surtout à la qualité des naissances, mais aussi à leur quantité ; ce second objectif est réalisé par l’eugénisme négatif, car il est plus facile de détruire. La civilisation grecque ne fut pas la seule à pratiquer ce type de sélection. Elle se retrouve dans certaines dynasties égyptiennes ou incas, dans le but de préserver la pureté de la lignée. 

  • 17. Né en 384 avant Jésus-Christ, il fut élève de Platon, puis précepteur d’Alexandre le Grand ; il mourut en 322.
  • 18. Aristote, La Politique, traduction par Tricot, Librairie philosophique J. Vrin, 1982, pp. 110-111, livre II, c. 6, 1265 a 37 et 1265 b 6-15.
  • 19. Ib., p. 484, livre VII, c. 4, 1326 a 25-29.
  • 20. À l’exclusion de ceux qu’on abandonne. (Note du traducteur)
  • 21. De corps et d’esprit. (Note du traducteur)
  • 22. Aristote, op. cit., p. 536-537, livre VII, c. 16, 1334 b 27-32.
  • 23. Ib., p. 539, 1335 a 28-29.
  • 24. Ib., p. 541, 1335 b 3-4.
  • 25. Ib., p. 543, 1335 b 28.