La loi de Dieu dans les psaumes (1)

04 Mai, 2020
Provenance: fsspx.news

Loi de crainte ou loi d’amour ? 

Dans la préface du temps pascal, l’Église affirme que « Jésus-Christ est l’Agneau véritable qui a enlevé les péchés du monde, qui par sa mort a vaincu la mort et restauré la vie par sa résurrection ». À la vie nouvelle du baptisé qui est une vie surnaturelle, fruit de la grâce sanctifiante, correspond une loi nouvelle. Or il est beau de voir que le Psalmiste, en raison de sa profonde vie intérieure, goûte déjà le charme de cette nouvelle loi. Cette constatation conduit naturellement à se demander si la distinction classique que l’on fait entre loi de l’Ancien Testament, loi de crainte, et loi du Nouveau Testament, loi d’amour, n’aurait pas besoin d’être nuancée. 

Pour faire ce discernement, il sera utile de voir dans un premier temps le fondement de la distinction entre la loi promulguée par Dieu à Moïse et celle enseignée par Jésus-Christ.  

La manière dont le Psalmiste envisage la loi de Dieu va nous permettre ensuite de discerner quelle part il donnait dans sa vie spirituelle à la crainte de Dieu et quelle part il réservait à son amour.  

Enfin, il sera facile de montrer que la loi nouvelle enseignée par Jésus-Christ et prêchée par les Apôtres tout en étant essentiellement une loi d’amour n’exclut pas toute forme de crainte. 

Du Mont Sinaï au Mont des Béatitudes 

Dans un sermon célèbre sur les noces de Cana prêché à Metz chez les Sœurs de la Propagation de la Foi en 1653, Bossuet a dépeint le changement des rapports de l’homme avec Dieu de l’Ancien au Nouveau Testament. « L’aigle de Meaux » a vu à travers l’épisode du changement de l’eau en vin opéré par Notre-Seigneur une figure du changement produit entre l’Ancienne et la Nouvelle loi. Pour illustrer cette évolution, il compara la manifestation de Dieu au Mont Sinaï avec celle de Jésus-Christ au Mont des Béatitudes. 

Au Sinaï, c’est au milieu des éclairs et d’un effroyable tonnerre que la Voix de Dieu se fit entendre ; sur la montagne des Béatitudes, c’est avec une voix douce et légère que Notre-Seigneur s’adressa à ses auditeurs. Au Sinaï, il était défendu d’approcher sous peine de mort ; au Mont des Béatitudes, Notre-Seigneur, au contraire, invita les enfants, les pécheurs, les publicains, les malades, à s’avancer sans crainte jusqu’à lui : « Venez à moi, leur dit-il, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (Mt 11, 28).  

Au Mont Sinaï, Moïse reçut les dix commandements de Dieu gravés sur la pierre, au Mont des Béatitudes, Notre-Seigneur grava son discours dans le cœur de ses auditeurs. 

Tandis que les commandements de Dieu interdisaient le mal, « tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas … » (Ex 20,13-16), les Béatitudes énoncées par Jésus-Christ sont un appel à faire le bien et à purifier les dispositions intérieures de son âme : « Bienheureux les doux, bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice [c’est-à-dire de la sainteté ndlr]…, bienheureux les cœurs purs… » (Mt 5, 5-8). 

Il y a donc bien eu une évolution profonde de l’Ancien au Nouveau Testament dans la façon d’envisager la loi de Dieu. « D’où vient ce changement ? » se demandait Bossuet. Et il répondait : « Ah ! c’est que Dieu veut se faire aimer. Il vient changer la terreur en amour, cette eau froide de la crainte qui resserrait les cœurs par une basse et servile timidité, en un vin d’une divine ferveur, qui le dilatera, qui l’encouragera, qui l’échauffera par de bienheureuses ardeurs » (Œuvres oratoires, Desclée, 1890, I, p. 293). 

Dieu de crainte ou Dieu d’amour ? 

Pour important que soit le changement de perspective entre la Loi de l’Ancien Testament et celle du Nouveau, il ne faudrait cependant pas croire que l’Ancien Testament aurait ignoré totalement l’amour de Dieu ni que Jésus-Christ aurait cherché à éliminer du cœur de l’homme toute crainte de Dieu. 

En parcourant attentivement l’Ancien Testament, on constate que Dieu se révèle déjà comme un Dieu d’amour. Ainsi, par exemple, au livre de Jérémie, on lit ces paroles si consolantes de Yahweh : « Je t’ai aimé d’un amour éternel » (Jer 31, 3). On retrouve un même oracle divin au livre d’Isaïe : « Ne crains pas, car je t’ai racheté. […] Car je suis le Seigneur ton Dieu, ton sauveur. […] Tu as pour moi de la valeur, car je t’aime » (Is 43, 1, 3-4). Devant de telles avances du bon Dieu à l’égard des hommes, on n’est pas étonné de constater que l’Ancien Testament renfermait de nombreuses exhortations de Dieu à l’aimer en retour par-dessus tout, car l’amour appelle l’amour. Ainsi, le livre du Deutéronome exprime déjà la primauté de l’amour que l’homme doit manifester à l’égard de Dieu en réponse à l’amour que Dieu lui porte : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toutes tes forces » (Dt 6, 5). Tel est le précepte de la loi mosaïque que tout Israélite devait réciter au moins deux fois par jour et qu’il portait inscrite, à l’heure de la prière, dans une sorte de capsule attachée au front et à son bras gauche. Notre-Seigneur n’a rien eu à ajouter ni à changer. Il s’est contenté de le rappeler à ses disciples (Mt 22, 37 ; Mc 12, 30 ; Lc 10, 27).  

Le Psautier étant un condensé de l’Ancien Testament, il n’est pas surprenant d’y trouver à la fois des invitations à la crainte de Dieu et de nombreuses exhortations à l’aimer. Le Psalmiste étant un homme de vie intérieure a imprégné ses psaumes d’appels fréquents à la crainte de Dieu et d’exhortations constantes à l’aimer de tout son cœur. 

Puisque nous vivons une époque qui a perdu en grande partie le respect dû à Dieu, nous allons voir et analyser dans un premier temps quelques exhortations du Psalmiste à craindre Dieu, puis nous verrons dans un second temps à quel point il a imprégné le Psautier de son amour de Dieu. Cela pourra nous aider à porter un regard juste sur Dieu, un regard animé d’un grand amour tout en étant empreint d’une crainte révérencielle. 

La loi de crainte dans les psaumes 

Une lecture attentive des psaumes montre combien le Psalmiste est pénétré d’une sainte crainte de Dieu. 

Dès le psaume 2, il invite les rois à « servir Dieu avec crainte » et à se réjouir en lui « avec tremblement » (Ps 2, 11). Il exhorte les saints, c’est-à-dire les justes, à avoir la même disposition à l’égard du divin Maître en leur disant : « Craignez le Seigneur, vous tous qui êtes saints, car rien ne manque à ceux qui le craignent » (Ps 33, 9). Lui-même désire être pénétré de ce sentiment puisqu’il le demande à Dieu : « Transpercez ma chair de votre crainte ; je redoute vos jugements » (Ps 118, 120).  

On peut se demander pourquoi le Psalmiste invite si souvent l’homme à craindre Dieu. David y répond dans un psaume des vêpres du dimanche. Il affirme : « Heureux l’homme qui craint le Seigneur, qui met ses délices dans ses commandements » (Ps 111, 1). Pour le roi-prophète, la crainte de Dieu a pour effet d’aider l’homme à accomplir les commandements divins et il précise que c’est la source du vrai bonheur. La crainte de Dieu est donc un stimulant pour la vertu. Elle est une disposition de l’âme qui facilite le don de soi à Dieu et la soumission à sa volonté. Voilà pourquoi, « la crainte de Dieu est », comme le déclare David, « le commencement de la sagesse » (Ps 110, 10). 

La crainte filiale et la crainte servile 

Pour comprendre le rôle de la crainte de Dieu dans la vie spirituelle, il faut se rappeler qu’il y a crainte et crainte. Toute crainte en effet n’est pas bonne. Il est donc nécessaire de préciser de quelle crainte il s’agit pour saisir les propos du Psalmiste. 

Saint Thomas d’Aquin, qui a l’art des distinctions, a éclairé la pensée de David en commentant le verset suivant : « La crainte du Seigneur est sainte ; elle subsiste dans les siècles des siècles » (Ps 18, 10). Le Docteur angélique commence par rappeler que « toute crainte est causée par l’amour, parce que l’homme craint de perdre ce qu’il aime » (Commentaire sur les psaumes, Cerf, 1996, p. 234). Aussi, la crainte est bonne ou mauvaise selon que l’amour qui en est à la source est bon ou non. Le bon amour est celui qui nous conduit à donner à Dieu la place qu’il mérite dans notre vie. Cet amour, dit saint Thomas d’Aquin, suscite en nous trois craintes : « La crainte d’offenser Dieu, la crainte de le perdre et la crainte révérencielle à son égard par le saint respect que l’on a envers lui. » 

Au Ciel, les élus n’ont plus les deux premières formes de crainte, car ils ne peuvent plus pécher, ils ne peuvent donc plus offenser Dieu ni le perdre ; mais la dernière crainte subsiste : les saints conservent au Ciel une crainte révérencielle à l’égard de Dieu en contemplant sa grandeur, sa pureté, sa sainteté. La crainte décrite ici par saint Thomas est la crainte filiale, c’est-à-dire la crainte du fils qui honore son père. 

En dehors de cette crainte, il existe une forme de crainte imparfaite, mais qui reste bonne, c’est la crainte servile, c’est-à-dire la crainte du serviteur ou de l’esclave à l’égard de son maître. Il s’agit d’une crainte qui reste ancrée sur l’amour de Dieu, tout en étant liée aussi à l’amour de soi. La crainte servile conduit à éviter le péché, en raison des châtiments qu’il mérite plus qu’en raison de la peine qu’il fait à Dieu.  

Lorsque l’amour de Dieu n’est plus un moteur suffisant pour nous conduire à éviter le péché grave, la crainte de l’enfer reste un dernier parapet qui permet de vaincre certaines tentations. Voilà pourquoi saint Ignace de Loyola demande à ses retraitants « le sentiment intérieur des peines que souffrent les damnés, afin que, dit-il, si mes fautes me faisaient jamais oublier l’amour du Seigneur éternel, du moins la crainte des peines m’aidât à ne point tomber dans le péché » (Livre de prières et d’exercices spirituels, p. 329). 

L’origine de la crainte du Psalmiste 

On peut se demander d’où vient la crainte de Dieu éprouvée par le Psalmiste. Une analyse des psaumes révèle qu’elle se rattache à la connaissance qu’il a de Dieu.  

Il reconnaît que « le nom de Dieu est terrible et saint » (Ps 98, 3). Il a conscience que la colère de Dieu peut être redoutable puisqu’il dit en s’adressant à lui : « Qui connaît la puissance de votre colère ? combien votre colère est redoutable, qui le comprend ? » (Ps 89, 11).  

Par ailleurs, il sait qu’au moment de la mort, lorsque l’âme s’échappe du corps, elle est jugée par Dieu et récompensée ou punie par lui car « Dieu doit rendre à chacun selon ses œuvres » (Ps 61, 12). Le Juge suprême se présente alors à lui comme le Dieu des vengeances. « Le Seigneur est le Dieu des vengeances » (Ps 93, 1), dit-il, c’est-à-dire le Dieu des châtiments.  

David portant un regard prémonitoire sur le Jugement dernier affirme en s’adressant à Dieu au sujet des damnés : « Vous, mon Dieu, vous les conduirez dans le puits de la mort » (Ps 54, 24). Saint Robert Bellarmin explicite ainsi la pensée du Psalmiste : « Seigneur, vous jetterez les impies dans ce puits de la mort d’où ils ne reviendront plus. C’est l’enfer qui est appelé ici le puits de la mort, l’enfer dans lequel ceux qui tombent meurent continuellement, vivant dans des peines mortelles et dans des désirs de mort qui ne sont jamais satisfaits » (Explication des Psaumes, Vivès, 1856, II, p. 93). Conscient de l’intensité des peines de l’enfer, le Psalmiste supplie le bon Dieu de l’en préserver : « Ne perdez pas, ô Dieu, mon âme avec les impies » (Ps 25, 9). 

David redoute le Jugement de Dieu parce qu’il se sait pécheur et en tant que tel il craint de tomber en enfer. Voilà pourquoi, il implore si souvent la miséricorde divine. 

L’ordre merveilleux de l’univers 

La loi de Dieu n’est pas un code arbitraire, elle n’est pas un catalogue de préceptes fantaisistes. Dieu n’agit pas par humeur ou par caprice. Sa loi n’est pas faite d’impératifs catégoriques qui émaneraient d’une autorité despotique. Elle s’inscrit dans la nature des êtres, aussi bien chez les êtres non libres comme les minéraux, les végétaux et les animaux, que chez les êtres libres, à savoir les hommes et les anges. 

Pour en faire saisir toute la beauté, le Psalmiste passe, à plusieurs reprises, de la contemplation de la nature à l’éloge de la loi de Dieu. Par exemple, au psaume 92, contemplant les déchaînements de la mer, David s’exclame : « Les soulèvements de la mer sont admirables ! Le Seigneur est admirable dans les hauteurs » (Ps 92, 4). David admire les vagues de la mer et en conclut que Dieu qui en est le créateur est bien plus admirable encore. Puis il poursuit : « Vos témoignages, [mon Dieu], sont tout à fait dignes de créance » (Ps 92, 5). Les témoignages de Dieu, ce sont les préceptes qu’il a donnés aux hommes, c’est donc sa loi, ce sont ses commandements. David dit que la loi de Dieu mérite d’être observée par les hommes, car elle émane d’un Dieu qui a créé un univers magnifique. Ainsi le Prophète part de la contemplation de l’ordre de l’univers, ordre qui résulte de la soumission des créatures non libres à la loi divine, pour montrer aux hommes qu’ils doivent à leur tour se soumettre librement à sa loi, à laquelle il donne ici le nom de témoignages. La loi que Dieu a donnée aux hommes est digne d’être observée puisqu’elle vient d’un Dieu qui a créé un univers si harmonieux, si ordonné, si parfait. 

Dans un autre psaume, après avoir dit que « les cieux racontent la gloire de Dieu » (Ps 18, 2), David se met à nouveau à faire l’éloge de la Loi : « La loi de Dieu est sans tache, elle restaure les âmes, le témoignage du Seigneur est fidèle… » (Ps 18, 8). Commentant ce passage, Bossuet montre le lien entre la contemplation de la nature et la nécessité pour les hommes de se soumettre aux commandements divins : « Quelle liaison trouve ce chantre céleste entre Dieu et sa loi ?... Ne semble-t-il pas qu’il nous dit à tous, au fond de nos consciences : Élevez vos yeux, ô enfants d’Adam, hommes faits à l’image de Dieu ! Contemplez cette belle structure du monde, voyez cet accord et cette harmonie ; y a-t-il rien de plus beau ni de mieux entendu que ce grand et superbe édifice ? C’est parce que la volonté divine y est fidèlement observée, c’est parce que ses desseins ont été suivis, et que tout se régit par ses mouvements... Que si les créatures même corporelles reçoivent tant d’ornements du fait qu’elles obéissent aux décrets de Dieu, combien sera grande la beauté des natures intelligentes, lorsqu’elles seront réglées par ses ordonnances ! » (Œuvres oratoires, Desclée, 1890, III, p. 331). La loi que Dieu a inscrite au cœur de l’homme est une loi de charité. Dieu étant charité ne peut produire que de la charité. « Si Dieu est charité, que peut-il faire d’autre que de diffuser la charité qui est en lui, non seulement à l’intérieur même de la Trinité, mais aussi dans la création, l’Incarnation et la Rédemption ? Cela ne peut être que l’expression de la charité » (Mgr Lefebvre, La vie spirituelle, Clovis, 2014, pp. 203-204). Par conséquent, si tous les hommes observaient parfaitement la Loi, il n’y aurait plus sur terre ni orgueil, ni sensualité, ni égoïsme, mais uniquement de la charité. La vie terrestre serait bien vite un petit paradis ! Voilà ce que sous-entend Bossuet en exaltant les lois de l’univers. Cette première approche de la loi de Dieu est déjà un bel encouragement à la mettre en pratique.

Abbé Patrick Troadec 

A suivre