Allemagne : un schisme tacite

29 Juin, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
L’église Saint Laurent, à Warendorf, dans le diocèse de Munster, parée du drapeau LGBT, le 10 mai 2021

Le 10 mai 2021, en réponse au document de la Congrégation pour la doctrine de la foi du 15 mars précédent, rappelant que l’Eglise ne pouvait bénir les unions homosexuelles, des prêtres allemands ont organisé des « bénédictions pour tous ». A travers le pays, 110 pseudo-cérémonies pour couples de même sexe se sont tenues : de Berlin à Munich, de Dortmund à Duisbourg, de Francfort à Hambourg, de Hanovre à Cologne, de Mayence à Stuttgart…

Défiant l’autorité romaine, de nombreux prêtres ont choisi d’arborer un drapeau arc-en-ciel [couleurs du mouvement LGBT] au pied de l’autel pendant l’événement, et ont annoncé que cette journée n’était que le début d’une pratique qui deviendra quotidienne, là où les couples en feront la demande.

Ces prêtres savaient qu’ils ne risquaient aucune sanction. Deux évêques, Mgr Helmut Dieser d’Aix-la-Chapelle et Mgr Franz-Josef Overbeck d’Essen, ont laissé les prêtres de leurs diocèses libres de décider « selon leur conscience » de participer ou non à ces bénédictions collectives.

De son côté, Mgr Georg Bätzing, président de la Conférence épiscopale d’Allemagne, a pris ses distances vis-à-vis de cette initiative, mais plus sur la forme que sur le fond : il a souhaité que la question puisse être discutée dans le lieu le plus approprié, à savoir le Chemin synodal… où sont actuellement débattues des questions comme l’intercommunion avec les protestants, le célibat sacerdotal et l’ouverture du ministère aux femmes.

Au niveau romain, aucune réaction à cette provocation lancée contre la Congrégation de la foi. Stefano Fontana dans La Nuova Bussola Quotidiana du 11 mai, le prédit sans peine : « Le sentiment est que rien ne se passera, mais que les ambiguïtés [doctrinales] continueront et que des pratiques schismatiques seront mises en œuvre. »

L’universitaire italien rappelle que la synodalité promue par le pape confère une compétence doctrinale aux conférences épiscopales locales : « François a affirmé dans pas moins de deux documents faisant autorité, et non dans des entretiens banals, qu’il faut aller vers une compétence doctrinale des conférences épiscopales.

« Pour mémoire, les deux documents en question sont les exhortations  Evangelii gaudium  et Amoris lætitia. Or, il semblerait plutôt étrange que le pape qui souhaite décentraliser les compétences doctrinales, bloque ensuite les processus souhaités par ces conférences épiscopales, comme c’est précisément le cas en Allemagne. »

Et de résumer la situation : « Les évêques encouragent les processus schismatiques mais ne les officialisent pas, le pape dit dans ses entretiens qu’il ne craint pas un schisme et accuse de crypto-schisme les catholiques qu’il qualifie de “rigides”, absorbe un schisme comme celui de l’Eglise officielle chinoise, est évasif et réticent sur les questions qui risquent de provoquer un schisme en Allemagne. […]

« Après le 10 mai, il ne se passera rien. Les évêques, après avoir ouvertement promu ces mêmes idées, diront cependant qu’il s’agissait d’une initiative de la base, non officielle. Le pape n’interviendra pas, car la Congrégation de la foi s’en est déjà chargée.

« Le Chemin synodal se poursuivra avec les équivoques prévues, et entre-temps seront mises en œuvre des pratiques schismatiques de facto que le document final du synode ne confirmera pas, mais ne condamnera pas non plus. L’Eglise en Allemagne ne sera plus la même, mais personne ne l’aura dit officiellement.

« Alors la chose se répandra. Les synodes nationaux se multiplieront – y compris, malheureusement, le synode italien – et là, la même chose se produira : faire sans dire. La doctrine sera mise de côté, mais on ne retrouvera jamais ceux qui l’ont mise de côté. »

Mgr Helmut Dieser, évêque d'Aix-la-Chapelle

Le schisme de Mammon ?

Dès le 26 avril, sur son blogue, le vaticaniste Marco Tosatti signalait un élément d’explication de ce schisme de facto en Allemagne. Il ne s’agit pas d’une analyse théologique ou canonique, mais d’un éclairage fiscal qui pour être bassement matériel n’en est pas moins éclairant.

« En Allemagne, écrit-il, il existe une taxe pour l’Eglise (Kirchensteuer), déduite du salaire avec l’autorisation de la personne concernée. Grâce à cette taxe, en substance, les fidèles ont accès aux sacrements et peuvent les recevoir. Si un individu ne paie pas cette taxe, il se voit refuser non seulement les sacrements, mais aussi les funérailles religieuses, par exemple.

« Voilà les fruits de l’Eglise en Allemagne, l’une des plus riches de toute l’Europe et du monde : un curé allemand reçoit en moyenne 2500 € par mois de salaire. Ce ne sont pas des bobards. Sans compter les remboursements de frais de voyage. Nous pouvons ainsi arriver sereinement à un montant de 3000 € par mois. »

[A titre de comparaison : un curé italien avec des dizaines d’années de service peut percevoir 1200 € par mois. En France, un prêtre diocésain reçoit environ 950  €,  avec un logement gratuit et des indemnités de déplacement. NDA et NDT]

Mais, « revenons à l’Eglise en Allemagne qui, au cours des dernières décennies, a connu une baisse significative de ses “membres”, avec une baisse subséquente de ses revenus. Le binôme  moins d’inscrits-moins de revenus  est compréhensible avec un exemple très simple : prenons le cas d’un homme divorcé qui a contracté un second mariage civil et qui, selon la pratique de la Sainte Eglise romaine, n’a pas accès aux sacrements. Quel sens cela a-t-il pour cet homme de payer la taxe mentionnée ?

« Prenons un deuxième exemple : un couple homosexuel demande à être officiellement béni par un prêtre, lors d’une cérémonie publique, pour montrer que Dieu bénit leur union. Si la réponse de l’Eglise est négative, les deux partenaires paieront-ils cette taxe ?

« Je pense que l’on peut logiquement comprendre la raison de cette forte baisse des “membres” et de la courbe descendante des revenus qui en résulte. [Pour information, en moins de dix ans, les effectifs officiels de l’Eglise en Allemagne sont tombés à 22,6 millions en 2019, soit 2 millions de moins qu’en 2010. NDLR]

« Que fait l’Eglise en Allemagne pour remédier à cette situation ? Elle mobilise des forces, des personnes, des idées ; elle insiste, décrète des synodes, pour faire en sorte qu’on puisse permettre, sans aucune condition, la communion aux divorcés remariés, la bénédiction des couples homosexuels, etc. Le motif ou l’intention sont-ils vraiment de soutenir ceux qui se sentent “marginalisés” par l’Eglise ? Ou s’agirait-il de compenser des pertes financières ? […]

« Je ne les connais pas un par un, mais en gros, je soupçonne que ce groupe substantiel d’évêques, de prêtres, de diacres, n’a pas vraiment à cœur le salut des brebis que le bon Dieu leur a confiées. Ils agissent comme des mercenaires. Je vois [chez eux] un grand intérêt pour leurs portefeuilles. »

Cet aspect financier n’est pas sans intérêt, à titre complémentaire. Il ne saurait empêcher de voir les causes profondes de ce schisme de facto, qui sont doctrinales, comme le montrait déjà le synode de Wurtzbourg qui se tint entre 1971 et 1975.

Dès cette époque fut mise en place une sorte de « synode permanent » dans le prolongement duquel s’inscrit le Chemin synodal actuel. (Voir sur FSSPX.Actualités le Dossier sur le Chemin synodal allemand, en particulier l’article du 16 novembre 2019, consacré au synode de Wurtzbourg.)