Que pense l’Eglise de la réincarnation ? (1)

13 Juillet, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality
Rudolf Steiner

Un sondage de l’institut Gallup mettait en lumière en 1982 un phénomène impressionnant dans la pensée occidentale. Un Européen sur quatre déclarait adhérer à la théorie de la réincarnation. Le phénomène avait toute chance de s’amplifier puisque, la même année, 28 % de Britanniques soutenaient cette doctrine alors qu’ils n’étaient que 18 % dix ans plus tôt.

Ces chiffres n’ont fait que s’amplifier. Ils montrent que cette croyance ne se confine pas aux bords du Gange, mais qu’elle exerce une force de séduction réelle sur les mentalités occidentales. La multiplication des livres, articles, émissions télévisées, films, qui servent à l’imprimer dans les intelligences, nous invite à l’examiner attentivement.

Présentation générale

La réincarnation, ou métempsychose 1, est une doctrine philosophique qui enseigne la transmigration de l’âme, considérant celle-ci suffisamment indépendante du corps pour ne pas lui être liée d’une façon exclusive.

Après la mort, elle est unie à un autre corps pour commencer une autre vie. L’âme est semblable à un homme qui devrait déménager régulièrement. A la date fixée, il ne quitte une maison que pour aller en habiter une autre.

La métempsychose se distingue de la réincarnation en ce qu’elle admet la migration des âmes dans les animaux et les plantes, tandis que cette dernière la restreint au genre humain. Un rapide aperçu historique nous aidera à mieux connaître ces doctrines 2.

Les tribus animistes d’Afrique ont conservé la religion de peuplades très anciennes. A la mort, l’âme regrette son corps, aussi désire-t-elle s’unir soit à des objets auxquels elle était attachée, soit à des animaux ou même à des êtres humains. Ces choses ou animaux deviennent les protecteurs de la famille des descendants. La métempsychose est ici plus proche de la superstition que de la religion.

Bien qu’elle n’y tienne qu’une place secondaire, cette croyance se retrouve sous une forme un peu plus élaborée dans l’Égypte des pyramides. Pour les Égyptiens, l’âme, après la mort, va se joindre aux étoiles innombrables (version la plus antique) ou se fondre dans l’âme universelle qui habite le soleil (version panthéiste plus tardive). Parfois, cependant, l’âme du pécheur peut être contrainte d’entrer dans le corps d’un porc pour y mener une vie misérable sur terre.

Cette doctrine fait son apparition en Grèce au VIe siècle avant Jésus-Christ. Inconnue jusqu’alors, elle prend tout de suite une forme élaborée à travers le mythe d’Orphée.

Composé d’un élément mauvais et d’un élément divin, l’homme doit se libérer du principe mauvais qui voudrait le gouverner, pour faire triompher la force divine. Il y arrive par des purifications successives, réitérées au cours d’une longue série d’existences terrestres, jusqu’à ce qu’il s’entende dire cette phrase libératrice : « Bienheureux et fortuné, tu seras dieu et non plus mortel. 3 »

Pythagore fait sienne cette théorie. Mieux encore, il affirme se souvenir de toutes ses vies antérieures qu’il fait commencer à Aïthalides, fils d’Hermès.

Platon est plus prudent dans ses écrits : « En pareille matière, il est impossible, ou du moins très difficile, d’arriver à l’évidence. » (Phédon, 85 cd.) Mais sa conception de la métempsychose n’en demeure pas moins précise.

A la mort, l’âme se rend au séjour des enfers pour un temps d’épreuve, après quoi elle s’unit d’elle-même aux êtres qui lui ressemblent. Si l’âme est trouvée pure au moment de la mort, c’est-à-dire libérée de toutes les souillures du corps, il lui est imposé néanmoins une épreuve de trois mille ans, au cours de laquelle il lui faudra endurer trois autres vies terrestres dans la même innocence.

Alors seulement elle sera unie pour toujours à un esprit divin, immortel et plein de sagesse. A l’opposé, l’âme des tyrans et des incorrigibles vivra dans un malheur éternel, unie aux êtres corrompus qui lui ressemblent. Quant à ceux dont la malice n’est pas invincible, ils peuvent se réincarner pour se purifier et avancer vers la sagesse. Toutefois mille ans d’épreuve séparent deux incarnations successives.

Aristote, quant à lui, considère avec dédain ce qu’il appelle des « fables pythagoriciennes 4 ». Il les refuse pour des raisons philosophiques très sérieuses que nous aurons à examiner.

L’âme n’est pas une étrangère dans le corps. Elle constitue avec le corps un tout substantiel, une seule réalité concrète. Une âme déterminée donne l’être et perfectionne un corps déterminé : « N’importe quelle âme ne peut entrer dans n’importe quel corps. 5 »

Au début du 2e siècle avant notre ère, la métempsychose passe de la Grèce à Rome par l’entremise du poète Ennius (239-169 avant Jésus-Christ). Elle semble y recevoir une assez bonne audience puisqu’on en découvre des mentions chez Horace, Ovide et Virgile.

Mais c’est en Inde et en Extrême-Orient que la théorie de la réincarnation trouve sa terre de prédilection et connaît un succès prodigieux. Notons tout d’abord que les livres védiques, apportés par les Aryens dans le nord du pays (2 000 ans avant Jésus-Christ), ne fournissent aucune trace de métempsychose. Celle-ci n’apparaît qu’avec les Upanishads (700 ans avant Jésus-Christ).

Cette morale est sous-tendue par un premier principe : le bonheur des âmes consiste en une fusion avec l’âme universelle du tout. L’acte bon est celui qui favorise l’anéantissement de la personnalité, des appétits, de l’activité propre. Et, puisque la source de tout mal est la soif d’existence, l’acte mauvais est celui qui la nourrit.

Tant que la somme des actes mauvais n’est pas compensée par celle des actes bons, l’âme devra renaître à une vie terrestre. Elle sera libérée de cette fatalité quand elle aura éteint tout désir d’exister, quand elle aura atteint l’inaction absolue, le vide complet. C’est alors l’absorption dans l’âme universelle (le brahma) ou nirvâna.

Le bouddhisme en Chine reprend la même pensée en la radicalisant. Comme son prédécesseur, il poursuit la destruction de la personnalité, mais semble ignorer l’âme suprême pour ne s’intéresser qu’au nirvâna en lui-même. Il accentue donc le nihilisme hindou. Des méthodes ascétiques très austères sont établies pour réaliser ce néant et permettre la réminiscence des vies passées.

En Orient comme en Occident, la métempsychose nous apparaît donc comme un phénomène en expansion continue. Rien ne semble pouvoir entraver sa progression. Rien, sauf le christianisme.

En effet seul l’essor formidable de l’Église dans les deux premiers siècles de notre ère a pu donner un coup d’arrêt à cette doctrine. Partout où l’Évangile a été prêché, elle tombe dans l’oubli ou doit se cacher.

En Occident, nous la voyons se réfugier dans la cabale juive du 2e siècle. Toute âme, enseigne-t-elle, possède en elle-même le principe de son propre perfectionnement qui doit la conduire jusqu’à la substance divine où elle entrera après une ou plusieurs vies terrestres.

Les gnostiques reprennent la même conception dynamique de la réincarnation. Celle-ci n’est plus seulement une punition pour les fautes des vies passées, mais une étape de l’ascension de l’âme vers la divinité par la mise en œuvre de son propre dynamisme intérieur.

Véhiculée par la cabale et la gnose, cette pensée est reprise au 16e siècle par le mathématicien Jérôme Cardan (1501-1576) et le philosophe Giordano Bruno (1548-1600).

Le 19e siècle en fournit plusieurs adeptes notoires, mais c’est surtout avec la théosophie et l’anthroposophie au 20e siècle que le mouvement prend une véritable ampleur.

Tel est, par exemple, l’enseignement de Rudolf Steiner, fondateur de l’anthroposophie : « Quand on dépasse l’illusion du JE terrestre habituel, écrit-il, quand on atteint à la vision spirituelle, on parvient à reconnaître le JE tel qu’il a traversé le monde spirituel entre la mort et une nouvelle naissance, comment au sein de ce monde doté d’impulsions morales il s’est comporté en fonction de sa précédente vie terrestre et comment il introduit dans la vie terrestre actuelle tout ce que nous voyons s’exprimer alors dans les inclinations de l’être humain 6. […]

« Lorsque je regarde une plante, il m’est possible de percevoir qu’elle porte en elle un élan vital durable qui réapparaîtra dans une autre plante lorsque la première sera depuis longtemps réduite en poussière. 7 »

Dans les années soixante, avec la fascination pour l’Inde, cette expansion prend l’allure d’une vaste contagion. On assiste alors à une véritable campagne orchestrée par tous les moyens de communication. Les livres se multiplient, les témoignages les plus troublants passent sur les ondes et sur les écrans 8.

Bientôt le « Nouvel Age » en fait un de ses thèmes favoris et lui donne le soutien efficace de son organisation et de ses finances. Propagande qui aboutit au succès formidable que nous constatons à l’heure présente.

Concluons ce survol des siècles et des civilisations par une remarque générale. Le chanoine Vernette observe avec justesse que la théorie de la réincarnation apparaît dans les différentes religions non pas à leur naissance ni à leur âge d’or, mais plutôt à leur déclin. Elle trahit une certaine usure, elle marque la fin d’un temps.

« La croyance à la réincarnation semble apparaître au moment de grandes crises du sens : quand on cherche une nouvelle réponse ‘religieuse’ aux questions métaphysiques sur l’origine et la fin de l’homme, sur le mal et la souffrance. 9 » La religion officielle s’essouffle et devient impuissante à répondre aux inquiétudes de l’homme. Celui-ci se réfugie alors dans la métempsychose.

Grâce à elle, tout d’abord, nos morts ne nous quittent plus, mais continuent de vivre parmi nous. Elle vient aussi nous consoler de nos échecs et de notre impuissance à faire le bien, nous laissant croire qu’une autre vie nous rendra meilleurs. Rien n’est définitivement joué.

La souffrance elle-même prend un nouveau sens. Elle n’est plus un scandale révoltant pour les non-chrétiens, mais le juste châtiment d’une vie antérieure. Enfin cette doctrine nous donne la sérénité pour endurer les maux du temps présent. Les cataclysmes et la mort ne sont plus que le passage obligé vers une nouvelle existence plus heureuse. Le « paradis terrestre » reste toujours possible.

On comprend mieux alors la force de séduction que cette doctrine exerce sur les esprits de cette fin de 20e siècle. Mais la métempsychose remplit-elle ses promesses ? A-t-elle quelque chance de conduire l’homme à la félicité ? Est-elle même crédible ? Est-elle vraie ?

Pour répondre, nous devons examiner cette doctrine d’un double point de vue : celui de la foi et celui de la raison naturelle.

P. Jean-Dominique, OP

A suivre...

  • 1. Nous écrivons volontairement ce mot avec un « h », selon les dictionnaires les plus récents (Robert). Les dictionnaires anciens (Larousse [1967], dictionnaire de l’Académie) écrivent “métempsycose”.
  • 2. Nous emprunterons les considérations historiques à R. Medde, La métempsychose, DTC, col. 1574 et sq.
  • 3. Christus, Manuel d’histoire des religions, c. 8, La religion des Grecs, Joseph Huby, Beauchesne, Paris, 1923, p. 468.
  • 4. De Anima, l. 1, c. 3, 407 b, Marietti, Turin, 1959, p. 30.
  • 5. Idem.
  • 6. Rudolf Steiner, conférence à Bâle, 9 avril 1923, Éditions Anthroposophiques Romandes, Genève, 1986, p. 36.
  • 7. Rudolf Steiner, Les degrés de la connaissance supérieure, même éditeur, 1985, p. 38.
  • 8. Ainsi le film « Manika, une vie plus tard » de François Villiers (Paris, 14 juin 1989) ; un article d’Annick Lacroix « La réincarnation est-elle possible ? », Madame-Figaro, juillet 1989, qui donne la parole à de nombreux personnages renommés et adeptes de cette doctrine, sans leur opposer la moindre critique.
  • 9. Jean Vernette, Le Nouvel Age, Édition Téqui, Paris, 1990, p. 120.