Le Missel de Paul VI, quel sacerdoce ? (1)

11 Août, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality

Cet article poursuit la réflexion sur la place centrale de la messe dans la crise actuelle. Cf. “Traditionis custodes” et la participation active
« Sacrifice et sacerdoce sont si unis 1 » que changer la conception du sacrifice de la Messe implique de profondes modifications dans la place que le prêtre tient à l’autel, voire dans la conception même du sacerdoce.

  • 1. Concile de Trente, sess. 23, cap. 1.

Le sacrement de l’ordre a été institué par Notre Seigneur le Jeudi Saint, à l’instant où il confiait à ses apôtres le sacrifice eucharistique 1. Il y a donc un lien essentiel unissant l’ordre et la messe, si bien que modifier l’une ne peut se faire sans porter atteinte à l’autre.

Le novus ordo déforme le lien entre la messe et le prêtre

Or, le Missel de Paul VI minimise le sacrifice eucharistique. Il délaisse le fait que le prêtre soit cause unique du sacrifice de la messe, en tant qu’il agit in persona Christi, en ce que le sacerdoce lui donne de parler avec la puissance divine du Christ.

Désormais, la célébration eucharistique est le fait de toute l’Eglise, le prêtre n’agissant qu’en tant qu’il préside celle-ci. Il est ainsi affirmé de manière systématique que le prêtre « représente toute l’Eglise lorsqu’il offre le sacrifice eucharistique » (Catéchisme de l’Eglise catholique (CEC) n° 1552).

Si la Messe n’est sacrifice qu’en tant qu’elle “fait mémoire” (CEC n° 1365), et que le repas mémorial est réalisé par la communauté tout entière – « Par nature, la célébration de la Messe a un caractère communautaire », Institution générale du Missel romain (IGMR) 2002 n° 34 – alors la prière du prêtre à l’autel, consécration comprise, est de nature présidentielle.

Dire que le prêtre agit in persona Christi a changé de sens. Cela ne signifie plus qu’il représente l’humanité du Christ, instrument de sa divinité, mais seulement qu’il représente le Christ Tête de l’Eglise 2; le prêtre participe à sa fonction présidentielle, non plus à son pouvoir divin 3.

Le sacerdoce disparaît alors, pour ne laisser place qu’à une action sacerdotale prise dans un sens restreint, celle de toute l’Eglise représentée par le prêtre.

Ainsi, le Novus ordo considère que, mises à part les prières que le prêtre récite « en son nom propre », toutes les paroles que le prêtre prononce le sont à titre présidentiel (IGMR 2002 n° 30).

Alors qu’il revient au peuple rassemblé de former un seul corps « soit en prenant part aux prières et aux chants, soit surtout par l’oblation commune du sacrifice et la participation commune à la table du Seigneur » (IGMR 2002 n° 96).

La “Prière eucharistique” est adressée à Dieu « au nom de toute la communauté », et « le sens de cette prière est que toute l’assemblée des fidèles s’unisse au Christ dans la confession des hauts faits de Dieu et dans l’oblation du sacrifice » (IGMR 2002 n° 78).

Il est catégoriquement affirmé que « l’Eucharistie est l’action de l’Eglise entière » (IGMR 2002 n° 5), « action du Christ et du peuple de Dieu organisé hiérarchiquement » (IGMR 2002 n° 16), « peuple dont la vocation est de faire monter vers Dieu les prières de toute la famille humaine 4; peuple qui rend grâce dans le Christ pour le mystère du salut en offrant son sacrifice » (IGMR 2002 n° 5).

Des conséquences logiques et graves

D’où les conséquences liturgiques suivantes, secondaires prises séparément, mais condamnées par l’Eglise à cause de ce qui les sous-tend.

- « Dans la construction des églises nouvelles, il est préférable de n’élever qu’un autel, qui signifie, dans l’assemblée des fidèles, l’unique Christ et l’unique Eucharistie de l’Eglise » (IGMR 2002 n° 303), ce qui correspond à la trente-et-unième proposition condamnée du synode de Pistoie.
Proposition 31 de la condamnation du synode de Pistoie (réunion janséniste tenue en 1786 et dont plusieurs propositions ont été condamnées par Pie VI). « La proposition du synode qui énonce que, pour l’ordonnance des offices divins, et selon la coutume ancienne, il convient que dans chaque Eglise il n’y ait qu’un seul autel et qu’il lui plaît que cet usage soit rétabli, (est) téméraire, injurieuse pour un usage très ancien, pieux, en vigueur et approuvé depuis de nombreux siècles dans l’Eglise, en particulier latine. »

- L’exigence réclamée de la récitation de la Prière eucharistique à haute voix (IGMR 2002 n° 32) et en langue vernaculaire correspond à la trente-troisième proposition condamnée du synode de Pistoie.
Proposition 33 de la condamnation du synode de Pistoie. « La proposition du synode manifestant qu’il désire que soient supprimées les causes qui pour une part ont conduit à l’oubli des principes qui se rapportent à l’ordonnance de la liturgie, “en rappelant celle-ci à une plus grande simplicité des rites, en la célébrant en langue vulgaire et en la proférant à haute voix”, comme si l’ordonnance de la liturgie reçue et approuvée par l’Eglise venait en partie d’un oubli des principes par lesquels elle doit être régie, (est) téméraire, offensante pour les oreilles pies, outrageante pour l’Eglise, et favorise les reproches des hérétiques à son sujet. »

D’autres modifications liturgiques introduites par le Missel de Paul VI manifestent encore l’excroissance d’un “sacerdoce du peuple de Dieu organisé hiérarchiquement” au détriment du sacerdoce propre au prêtre qui lui donne de pouvoir parler avec la puissance divine :

- Le remplacement des prières aux bas de l’autel par les rites d’ouvertures. Ces antiques prières, destinées à la préparation du célébrant, ne sont plus tournées vers la préparation personnelle du prêtre, mais vers celle de tout le peuple, nouvel acteur de la liturgie.
Le but des nouveaux « rites d’ouverture » est « que les fidèles réunis en corps réalisent une communion » pour « célébrer dignement l’eucharistie » (IGMR 2002 n° 46).
D’où l’introduction du rite de la salutation au peuple rassemblé : « Cette salutation et la réponse du peuple manifestent le mystère de l’Eglise rassemblée » (IGMR 2002 n° 50).
De même, l’acte pénitentiel introductif est récité par toute la communauté rassemblée (IGMR 2002 n° 51) et non plus séparément par le prêtre et les fidèles, vu leur rapport différent avec le sacrement de l’Eucharistie.

- L’accomplissement des rites ne relève plus du seul prêtre, éventuellement entouré de ministres sacrés. Est au contraire privilégiée la répartition des tâches aux différents membres de la communauté.
Les laïcs, hommes ou femmes, seront désormais invités à se partager le rite des lectures (IGMR 2002 n° 101, 109) et de la prière universelle, réintroduite (IGMR 2002 n° 197) ; ils pourront encore aider à la distribution de la communion (IGMR 2002 n° 162, 191) et le servant de Messe pourra purifier les vases sacrés (IGMR 2002 n° 192).
En cas de Messe concélébrée, les prêtres se répartiront la récitation des prières présidentielles (IGMR 2002 n° 220, 223, 228, 231, 234). Dans le même sens enfin a été accordée aux filles la permission de servir la Messe.

Conclusion

« Action du Christ et du peuple de Dieu organisé hiérarchiquement » (IGMR 2002 n° 16), la Messe de Paul VI l’est certainement. Son rituel exalte l’action sacerdotale de l’Eglise constituée, au détriment sans doute de la participation intérieure des fidèles – bien peu d’éléments du nouveau rite les invitent à s’unir au Christ immolé – mais plus encore au détriment du sacerdoce spécifique au prêtre, pourtant seule cause instrumentale de la présence eucharistique du Christ à l’état de victime.

Il est fort à craindre que le déséquilibre ne soit pas seulement liturgique, mais concerne la conception même du prêtre : il semble que le lien qui unissait le prêtre et l’eucharistie ait été comme brisé, ainsi que le manifeste l’exhortation apostolique Pastores dabo vobis.

Si jusque-là l’Eglise affirmait avec le concile de Trente que le sacerdoce a été institué au soir du Jeudi Saint, l’exhortation refuse de le dire, ainsi d’ailleurs que le CEC.

Ce qu’en son exhortation apostolique Jean-Paul II rattache au sacrifice, ce n’est plus le sacrement de l’ordre mais, de façon tout à fait nouvelle, le sacerdoce universel des fidèles : « Par le sacrifice de la Croix unique et définitif, Jésus confère à tous ses disciples la dignité et la mission de prêtres de la nouvelle et éternelle Alliance. Ainsi s’accomplit la promesse que Dieu avait faite à Israël : “Je vous tiendrai pour un royaume de prêtres, une nation sainte“ (Ex 19, 6). 5 »

Un tel renversement n’est pas étranger à la profonde crise d’identité que la prêtrise traverse depuis le concile Vatican II.

 

  • 1. Concile de Trente, sess. 22, cap. 1.
  • 2. Cf. concile Vatican II, Presbyterorum Ordinis n°2. « Le sacerdoce des prêtres (…) les marque d’un caractère spécial, et les configure au Christ Prêtre pour les rendre capables d’agir au nom du Christ Tête en personne. »
  • 3. Cf. saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, lib. 4, cap. 74. « Un instrument doit être proportionné à celui qui l’emploie. Il faut donc que les ministres du Christ lui soient conformes. Or le Christ a opéré notre salut par son autorité et sa puissance propres, en tant qu’il était à la fois Dieu et homme. (…) Il faut donc que les ministres du Christ soient des hommes et qu’ils aient part en même temps d’une certaine manière à sa divinité selon une certaine puissance spirituelle. »
  • 4. Cette formule est symptomatique. Désormais la médiation sacerdotale ne se situe plus entre le prêtre et chacun des baptisés, mais est attribuée au peuple de Dieu tout entier, posé comme médiateur entre Dieu et le monde.
  • 5. Jean-Paul II, exhortation apostolique Pastores dabo vobis, n° 13.