Le Missel de Paul VI, quel sacerdoce ? (2)

13 Août, 2021
Provenance: FSSPX Spirituality

L’insistance sur la « participation active » des fidèles dans la réforme liturgique, a permis de constater que le Missel réformé tend à remplacer l’action du prêtre et son caractère sacerdotal, par celle du peuple de Dieu et le sacerdoce commun des fidèles. Cet article s’interroge sur cette dernière notion et sa signification.

Autrement dit : peut-on parler d’un sacerdoce commun des baptisés ?

Les modernes font remarquer que la sainte Ecriture, dans la première épître de saint Pierre (1 P 2, 5 et 9-10) ou dans l’Apocalypse (Apoc, 5, 9-10), parle d’un sacerdoce commun à tous les membres de l’Eglise, qui sont appelés prêtres. Les Pères de l’Eglise s’expriment de la même manière.

Ils ajoutent que Pie XII dit dans Mediator Dei, que, dans le cadre de la liturgie, les fidèles offrent le sacrifice de la messe avec le célébrant, et le sacrifice de la messe est un sacrifice au sens propre.

De plus, puisque le prêtre est celui qui participe au sacerdoce du Christ, le baptisé devrait être désigné comme prêtre, selon une analogie véritable.

C’est pourquoi la constitution Lumen gentium de Vatican II sur l’Eglise, en son n° 10, explique que « le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, bien qu’il y ait entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l’un à l’autre : l’un et l’autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l’unique sacerdoce du Christ ».

Il semble que, moyennant ces expressions, on sauvegarde le fait que ces deux sacerdoces se disent tels au sens propre et le fait qu’il existe entre eux une différence essentielle, pas seulement de degré.

Importance d’une terminologie rigoureuse

Saint Thomas, citant saint Jérôme, remarque : « En parlant inconsidérément, on tombe dans l’hérésie » (ST, III, 16, 8). Le docteur angélique ajoute : « Aussi nos expressions ne doivent-elles avoir rien de commun avec celles des hérétiques, pour ne pas paraître favoriser leur erreur ».

On doit toujours prendre garde à faire la distinction entre le sens propre des mots et une éventuelle extension de sens, en vertu de laquelle l’expression originelle ne se dit plus que de manière impropre.

La question est donc de savoir si le terme de « sacerdoce » peut être utilisé au sens propre pour désigner la part que prennent les simples fidèles baptisés au culte divin ? Mais aussi s’il est convenable d’employer le terme de « sacerdoce » pour désigner cette activité des simples fidèles baptisés ?

Le sacerdoce est en relation essentielle avec le culte

Le sacerdoce se dit à propos du culte. Mais celui-ci se dit du culte liturgique ou non-liturgique.

Culte liturgique

Le culte liturgique est le culte public rendu à Dieu par l’Eglise, agissant en tant que société ordonnée. L’ordre de la société ecclésiastique tel qu’institué par Dieu consiste en ce que le culte liturgique soit exercé de manière active par ceux qui ont reçu à cet effet le caractère du sacrement de l’ordre.

Les fidèles baptisés ont reçu le caractère du sacrement de baptême, qui est une puissance non pas active mais passive, moyennant laquelle ils prennent part à ce culte sous la direction des prêtres.

Prêtres et baptisés reçoivent donc une participation au sacerdoce du Christ, mais de manières différentes, les premiers comme ministres du Christ, agents propres de la liturgie et les seconds comme membres du Christ et de l’Eglise, dirigés par les prêtres dans le cadre de la liturgie.

Culte non-liturgique

Le culte non-liturgique est un acte de la vertu de religion, que tout membre de l’Eglise possède en raison de la grâce de son baptême. Cette vertu est le principe actif de tous les actes privés de culte, qui seront appelés « sacrifice » par référence à l’acte parfait du culte qui est l’acte liturgique.

Pie XII enseigne dans Mediator Dei que « par le caractère qui est en quelque sorte gravé en leur âme, les simples fidèles baptisés sont délégués au culte divin et prennent donc part, selon leur condition, au sacerdoce du Christ lui-même » 1.

Mais pour autant, l’encyclique Mediator Dei n’utilise jamais l’expression de « sacerdoce » pour signifier cette activité des fidèles et évite de désigner les simples baptisés comme des « prêtres ». Cette précaution au niveau du vocabulaire s’explique aisément, à cause de l’hérésie luthérienne.

Le magistère insiste surtout pour circonscrire la part que les fidèles peuvent prendre au saint sacrifice de la messe, et présenter leur activité comme essentiellement distincte de celle qui appartient en propre au prêtre revêtu du caractère de l’ordre, et qui définit comme tel l’acte sacerdotal 2.

Pie XII a dit par la suite que, si l’on peut parler d’un certain « sacerdoce » des fidèles, cette expression équivaut à un titre simplement honorifique et qu’il existe une différence essentielle entre la réalité de ce sacerdoce intime et secret (spirituel) et le sacerdoce vraiment et proprement dit 3.

Une omission dangereuse

Cette dernière précision a disparu du texte du n° 10 de Lumen gentium : le sacerdoce commun y est présenté comme essentiellement différent du sacerdoce ministériel, mais cette différence n’est plus désignée comme celle qui existe entre un sacerdoce spirituel et un sacerdoce « vraiment et proprement dit ».

Cette omission va à l’encontre de l’enseignement de Pie XII, dans la mesure où elle autorise à définir le sacerdoce commun des fidèles comme un sacerdoce au sens propre du terme. Ce que Mediator Dei avait explicité et clarifié, Lumen gentium le rend obscur et ambigu.

Conclusion

En se conformant aux enseignements de Pie XII, il faut conclure que les fidèles baptisés ne peuvent nullement être désignés comme des « prêtres » au sens véritable et propre du terme et qu’on ne saurait parler d’un « sacerdoce des fidèles » vraiment et proprement dit.

Tout au plus peut-on parler d’un certain sacerdoce spirituel ou mystique, au sens impropre, comme d’un titre purement honorifique.

Cette expression peut désigner la part prise par les baptisés au sacerdoce du Christ, dans le cadre du culte liturgique, et qui est essentiellement distincte de celle prise par les prêtres proprement dits, revêtus du caractère de l’ordre. Elle peut encore désigner, de manière métaphorique, l’activité de la vertu de religion dans le cadre du culte non liturgique.

  • 1. Pie XII, encyclique Mediator Dei, Enseignements pontificaux de Solesmes (EPS), La liturgie, n° 567.
  • 2. Pie XII, encyclique Mediator Dei, EPS La liturgie, n° 563-565.
  • 3. Pie XII, « Discours du 2 novembre 1954 » dans AAS 1954, p. 669.

Quelques précisions

Les expressions de saint Pierre s’entendent dans un sens impropre : ce sont des métaphores.

Pie XII dit qu’est prêtre au sens propre celui qui offre le sacrifice au sens propre, celui de l’acte d’un culte liturgique 1. Cela ne saurait être le cas des simples fidèles baptisés.

On dit qu’ils accomplissent des sacrifices spirituels dans un sens métaphorique, au sens où toutes leurs bonnes œuvres en général sont accomplies avec une intention qui correspond aux quatre fins d’un sacrifice proprement dit (adoration, action de grâces, expiation et impétration).

Quant à l’offrande qu’ils accomplissent lors de la messe, même si elle a pour objet matériel ce qui est le sacrifice au sens strict, elle est essentiellement différente de celle qui est accomplie par le prêtre et qui définit formellement comme tel l’acte sacerdotal proprement dit.

« Si le peuple offre en même temps que le prêtre, ce n’est pas que les membres de l’Église accomplissent le rite liturgique visible de la même manière que le prêtre lui-même, ce qui revient au seul ministre délégué par Dieu pour cela, mais parce qu’il unit ses vœux de louange, d’impétration, d’expiation et d’action de grâces aux vœux ou intentions mentales du prêtre, et même du Souverain Prêtre, afin de les présenter à Dieu le Père dans le rite extérieur même du prêtre offrant la victime 2 ».

Il faut encore préciser que le caractère du sacrement de baptême est une participation au sacerdoce du Christ, dans la mesure où il équivaut à une puissance passive, qui habilite son sujet à recevoir le bienfait de l’action du sacerdoce, en tant que membre de l’Eglise.

La participation au sacerdoce du Christ se réalise de manières diverses et c’est pourquoi les caractères du baptême et de la confirmation diffèrent essentiellement du caractère de l’ordre (ST, III, 63, 6).

Ainsi, si l’on parle d’un certain « sacerdoce » à propos des fidèles, cela doit s’entendre de la même manière que lorsqu’on parle de l’art médical à propos des malades : on peut dire que l’art médical se réalise à la fois chez le médecin qui agit comme découlant d’un principe actif (il guérit) et chez les malades qui la reçoivent, en raison d’un principe passif, proportionné au principe actif (ils sont guéris).

Enfin il y a une différence essentielle (et pas seulement de degré) entre le principe qui définit l’activité de la hiérarchie d’ordre et le principe qui définit l’activité des simples fidèles baptisés. Mais cette différence n’est pas celle qui existe entre deux sacerdoces au sens propre et véritable du terme.

Le simple baptisé ne possède aucun sacerdoce véritable et authentique, au sens propre du terme, pas même une espèce de sacerdoce distincte du sacerdoce ministériel, qui aurait « une différence essentielle et non seulement de degré » avec ce dernier. Pie XII dit que le « sacerdoce » dont on pourrait parler à propos des fidèles baptisés équivaut tout au plus à un simple titre honorifique 3.

On peut donc parler de « sacerdoce » ou de « prêtre » à propos du simple fidèle de deux façons impropres : soit par métaphore, soit par une comparaison extérieure. Mais il ne peut pas se dire « prêtre » par une ressemblance propre et véritable.

La métaphore se fonde sur l’exercice de la vertu de religion : le fidèle est dit « prêtre » au sens où il exerce toutes ses bonnes œuvres avec l’intention d’adorer et de remercier Dieu, de réparer les offenses commises contre lui et de mériter ses bienfaits.

La comparaison extérieure se fonde sur le caractère du baptême : on peut parler de « sacerdoce » à propos des fidèles par dénomination, dans la mesure où les fidèles sont aptes à ce que le prêtre agisse sur eux au nom de Dieu, et à ce qu’il agisse devant Dieu en leur nom.

Mais ce genre de comparaison autorise tout au plus une affirmation sous mode d’adjectif : les fidèles ne peuvent pas être appelés « peuple de prêtres » ; on peut seulement les appeler à la rigueur « peuple sacerdotal ».

De la même manière, celui qui est soigné au moyen de l’art médical peut être appelé « médecin » par dénomination, mais cela autorise seulement comme prédicat un adjectif – « patient médicalisé » – et non un substantif – « patient médecin ».

D’après un article de M. l’abbé Jean-Michel Gleize

  • 1. Pie XII, « Allocution du 2 novembre 1954 » dans AAS 1954, p. 667.
  • 2. Pie XII, encyclique Mediator Dei, EPS La liturgie, n° 570.
  • 3. Pie XII, « Discours du 2 novembre 1954 » dans AAS 1954, p. 669.