Le mystère de l’Incarnation (1)

18 Janvier, 2021
Provenance: fsspx.news

Le mystère de l’Incarnation que la liturgie nous a fait revivre avec le cycle de Noël, est une source inépuisable de contemplation. Pour faciliter cette considération, deux articles résument les principaux enseignements de l’Eglise sur ce sujet.

Les convenances de l’Incarnation

La vie de Dieu est un mystère pour nous. Dieu est Lumière, mais cette lumière est pour nous éblouissante ; elle reste inaccessible. Dieu habite « une lumière inaccessible », nous dit saint Paul : Lucem habitat inacessibilem (1 Tm 6, 16). En conséquence, l’imprudent qui « voudrait scruter les profondeurs de Dieu se verrait écrasé sous le poids de sa gloire » (Pr 25, 27).

Aussi dans la vie spirituelle, il importe de ne pas chercher à vouloir comprendre parfaitement les mystères divins. Dieu étant infiniment au-dessus de nous, il n’est pas étonnant de ne pas saisir parfaitement qui il est. Comme le dit l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ au livre IVe, Dieu peut faire plus que ce que l’on peut concevoir. Ce qu’il attend de nous, c’est que nous ayons une foi profonde et une vie pure. Aussi, reconnaissons en toute simplicité nos limites.

Cependant, si Dieu est par lui-même inaccessible, il nous a envoyé son Fils pour nous le faire connaître. « Personne n’a jamais vu Dieu, dit saint Jean, mais le Verbe de Dieu, Fils unique du Père, nous l’a fait connaître. » (Jn 1, 18)

Le Verbe incarné est, ne l’oublions pas, le premier-né de toute créature (Col 1, 15), celui qui est avant tout et au-dessus de tout. Il résume en lui toute la création. Il est le modèle et la perfection de tout (Ep 1, 10). Il est l’objet des complaisances du Père (Mt 3, 17). Le reste ne vaut qu’en lui et que par lui. C’est donc Notre-Seigneur qui va nous permettre de connaître Dieu sans pour autant épuiser son mystère.

Si la connaissance de Dieu dans sa vie intime est impénétrable, nous pouvons en revanche découvrir la convenance de certains mystères de la religion, ainsi que les liens qui unissent les mystères entre eux, les choses étant supposées telles qu’elles sont. Dieu aurait pu faire les choses autrement. Il aurait pu ne pas s’incarner, il aurait pu nous sauver sans souffrir, mais il a voulu s’incarner, il a voulu souffrir. Et les théologiens et les auteurs mystiques ont montré le bien-fondé du plan divin.

Nous allons donc rechercher pourquoi le Verbe s’est incarné et admirer les convenances du plan divin, puis nous verrons comment l’Incarnation révèle plusieurs attributs et notamment, sa toute-puissance, sa sagesse, sa bonté et sa justice. Enfin nous essaierons de voir l’harmonie de trois mystères inséparables : l’Incarnation, l’Eucharistie et la communion.

Le motif de l’Incarnation

Avant de sonder les perfections du Verbe fait chair, essayons de nous rappeler pourquoi il s’est incarné.

Le premier homme a péché. Il était sorti des mains de Dieu, libre, innocent, saint, mais abusant de sa liberté, il s’est séparé de Dieu pour se tourner de manière déréglée vers les biens d’ici-bas. En conséquence, il s’est retrouvé dépouillé de la grâce, blessé dans ses facultés naturelles, condamné à la privation éternelle du souverain bien qu’il avait offensé, et aussi au tourment éternel des sens qu’il avait voulu satisfaire par des jouissances désordonnées.

En soi, le mal était irrémédiable. Car Dieu est le souverain bien, et le mal est la négation ou le refus du souverain bien. Celui qui commet le mal dit non à Dieu, il refuse de se soumettre à lui. En conséquence, il se sépare de Dieu. Le péché se définit comme « aversio a Deo, conversio ad creaturam » (I-II a 4, q 87). Le détournement de Dieu et la conversion c’est-à-dire l’attache déréglée à la créature.

Dieu se doit donc de punir le mal pour satisfaire sa justice, mais l’homme ne peut – hélas ! –satisfaire lui-même, le péché lésant la majesté d’un Dieu infini. Mais si la justice divine exige un châtiment infini, sa miséricorde sollicite un immense pardon.

Le Fils de Dieu, prenant en compassion l’humanité déchue, résolut de la relever et de la sauver. Il dit à son Père : « O Père, vous ne vouliez plus de ces offrandes, de ces sacrifices, qui ne sont pas suffisamment dignes de vous. Mais vous m'avez formé un corps. Et pourquoi me l’avez-vous donné ? Car je viens, ô Père, accomplir votre volonté. Vous exigez que je vous l’offre en sacrifice… me voici : Ecce venio, in capite libri scriptum est de me ut faciam, Deus, voluntatem tuam. En tête du livre de ma vie, il est écrit que je dois, ô Père, faire votre volonté ; ainsi je le veux, parce qu’il vous est agréable (He 10, 5-7 ; cf. Ps 39, 7-9). »

La réalisation du mystère

Pour accomplir ce dessein de salut de l’humanité, Dieu résolut de venir en ce monde dans le sein de la Vierge immaculée. Ainsi, la sainte Vierge se trouve à la cime de la création. C’est par elle que le Verbe entre dans le monde. Dès qu’il se présente, elle l’accueille, elle l’adore ; humble, docile, pure, aimante, elle s’ouvre et se livre à lui selon toute l’étendue de ses volontés.

« O Jésus, Dieu amour, Dieu donné par amour, qu’il est doux de penser que le cœur de cette Vierge a été la première étape en venant en ce monde pour le racheter de sa faute 1! »

L’étape suivante est pour Jésus une vie douloureuse de la crèche à la Croix, de Bethléem au Golgotha. Jésus l’accepte généreusement et même avec joie.

Cependant, pour bénéficier du salut qu’il a mérité à l’homme, celui-ci doit ouvrir son cœur à l’action de la grâce et dès qu’il le fait, Notre-Seigneur est comblé de joie.

Voilà donc l’outrage de l’homme, fait à Dieu, pleinement effacé ; et la gloire de Dieu, que devait chanter la création, un instant compromise, abondamment réparée au point que l’Eglise chante le Samedi saint : « O felix culpa !, o heureuse faute ! »

Comment peut-on oser affirmer une chose pareille ? Certes, le péché originel a eu des effets désastreux. Il a entraîné la corruption de la nature en tout homme : l’obscurcissement de l’intelligence au point que l’homme en arrive à confondre souvent le bien et le mal et à chercher son bonheur dans la créature ; une plaie dans la volonté affectée de malice et portée à la révolte ; des plaies et des blessures dans les facultés sensibles affaiblies dans le concours qu’elles devaient prêter à la volonté, et se portant avec une violence effrénée vers les plaisirs coupables. Tout cela est vrai. Et en conséquence de cet affaiblissement de l’homme, combien d’hommes tombent dans le péché mortel avec toutes les conséquences dramatiques incalculables qu’il renferme : perte de l’amitié de Dieu, privation de la grâce sanctifiante et de tout mérite antérieurement acquis. Tout cela est vrai.

Mais à côté de tant de maux, le péché a eu aussi comme conséquence de mieux mettre en valeur les perfections de Dieu, qui sans lui, seraient demeurées obscures.

  • 1. Mgr Joseph-Marie Humbrecht, archevêque de Besançon, Lettre pastorale, 1920.

L’Incarnation, manifestation des attributs divins

Saint Jean Damascène dit que l’Incarnation révèle à la fois la puissance de Dieu, sa bonté, sa justice et sa sagesse.

L’Incarnation, œuvre de la toute-puissance divine

Elle révèle la toute-puissance divine puisque Dieu se fait homme. Le fait d’unir en une seule personne deux natures si éloignées que sont la divinité et l’humanité, est la manifestation de la toute-puissance divine. La distance entre la divinité et l’humanité est telle que saint Paul parle d’anéantissement pour décrire l’Incarnation. Il dit : « Jésus-Christ s’est anéanti lui-même en revêtant la forme d’un esclave » (Ph 2, 6). Et si l’on se demande comment cela est possible, on peut répondre déjà par la parole de l’archange Gabriel à la sainte Vierge lorsqu’il lui dit que sa cousine Elizabeth est enceinte, elle qui était stérile et avancée en âge : « Rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1, 37). Voilà pourquoi saint Jean Chrysostome affirme : « Ne cherchez pas comment cela s’est fait : là où Dieu intervient, l’ordre de la nature est dépassé. Il l’a voulu, donc il l’a pu ; il est descendu vers nous : ce fut notre salut. 2 »

L’incarnation, chef-d’œuvre de sagesse

Etre sage, c’est proportionner les moyens à la fin. Est sage celui qui prend les bons moyens pour atteindre la fin qu’il s’est fixée. Mais il existe une sagesse encore plus élevée : c’est d’être capable non seulement de réparer le mal, mais de faire sortir le bien du mal.

Ce que tous les hommes devraient reconnaître, c’est que l’homme est un être déchu. L’homme a une nature d’être raisonnable, et pourtant l’on trouve bien peu d’hommes à vivre de façon vraiment raisonnable. Blaise Pascal l’avait déjà souligné.

Et plus les hommes nient l’existence de Dieu, plus ils ont du mal à se vaincre, à se dominer, à dompter leurs passions, à assurer une pleine maîtrise d’eux-mêmes. C’est l’indice que la nature humaine, livrée à ses seules forces, est inclinée vers le mal. L’homme par nature est égoïste, orgueilleux, charnel.

Or Dieu a créé un univers pleinement harmonieux, ordonné. Il n’y aurait donc que l’homme qu’il aurait « raté », lui qui est pourtant le roi de la création ? Cela est insoutenable. C’est donc l’indice que Dieu n’a pas créé l’homme dans l’état où il est aujourd’hui. Par conséquent, il est bien déchu d’un état originel dans lequel il vivait dans l’ordre. Et la foi nous confirme que l’homme a été destitué d’un état de perfection par un acte de désobéissance à Dieu.

Dès lors quel sera pour la sagesse divine le moyen de résoudre le grand problème du mal ? Certains pensent : Dieu n’avait qu’à oublier le péché et faire comme s’il n’avait pas eu lieu. En réalité, le mal étant la négation du souverain Bien, Dieu doit exiger une satisfaction proportionnée au mal. Et voilà pourquoi Dieu dans sa sagesse a résolu de s’incarner.

L’homme ayant péché par orgueil, Dieu s’est humilié. L’homme ayant désobéi, Notre-Seigneur obéit ; l’homme ayant goûté un plaisir défendu, Notre-Seigneur boira un calice d’amertume jusqu’à la lie.

Ces leçons ont été comprises tout au long de l’histoire de l’Eglise par les chrétiens fervents et surtout par les saints. Ils ont à leur tour cherché à suivre le divin Maître sur les sentiers de l’humilité, de l’obéissance, de la mortification, de la croix portée avec amour.

L’Incarnation, œuvre de la bonté divine

L’Incarnation est non seulement une œuvre de la toute-puissance divine, de sa sagesse, mais aussi de sa bonté.

Dieu se fait homme pour que l’homme retrouve l’amitié de Dieu et soit rendu participant de sa nature divine.

Saint Paul dans son Epître aux Ephésiens dit bien que l’Incarnation est une œuvre de la bonté infinie de Dieu : « Dieu, qui est riche en miséricorde, poussé par l’amour extrême dont il nous a aimés, lorsque nous étions morts par nos péchés, nous a rendu la vie en Jésus-Christ, par la grâce duquel vous êtes sauvés, et il nous a ressuscités avec lui et nous a fait asseoir dans le Ciel en Jésus-Christ, pour faire éclater dans les siècles à venir les richesses surabondantes de sa grâce par la bonté dont il a témoignée en Jésus-Christ. C’est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés en vertu de la foi, et cela ne vient pas de vous, puisque c’est un don de Dieu ; cela ne vient pas davantage de nos œuvres, afin que nul ne s’en glorifie, car nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ, dans les bonnes œuvres dont Dieu a établi le programme, pour que nous le mettions en pratique. » (Ep 2, 4-10)

Dans le chapitre suivant, saint Paul souhaite que les fidèles « puissent connaître l’amour de Jésus-Christ envers nous, amour qui surpasse toute connaissance » (Ep 3, 19).

L’Incarnation, œuvre de la justice de Dieu

Comment la justice de Dieu se manifeste-t-elle dans l’Incarnation ?

Elle se manifeste en Notre-Seigneur qui vient en ce monde réparer nos fautes. Il vient comme victime de nos fautes. En se faisant homme, Jésus-Christ, le Verbe incarné, va pouvoir payer toute la dette due à Dieu par le péché. En tant que personne divine, il peut poser des actes d’une valeur infinie. Il peut donc effacer l’injure faite à la majesté divine, en lui offrant une réparation d’une valeur infinie. Certes, le moindre acte du Verbe incarné eut suffi pour assurer cette réparation, mais ce qui eut suffi à la stricte justice ne suffit pas à son amour. Pour manifester plus parfaitement son amour, il est allé jusqu’à endurer sa Passion et sa mort.

Et par là-même, il a aussi vaincu le démon. Il l’a annoncé en ces termes : « Le prince de ce monde va être jeté dehors. » (Jn 12, 31) Certes, Dieu n’a pas enlevé au démon tout pouvoir, saint Paul a même prédit le progrès dans le mal vers la fin des temps : « Dans les derniers jours surviendront de mauvais moments. Les hommes, en effet, seront égoïstes, cupides, fanfarons, orgueilleux, blasphémateurs, rebelles à leurs parents, ingrats, impies, sans frein, cruels, ennemis du bien, traîtres, emportés, gonflés d’orgueil, amis du plaisir plus qu’amis de Dieu, sous les dehors de la piété dont ils auront renié le pouvoir. » (2 Tm 3, 1-5) Il s’agit d’« hommes à l’esprit perverti, réprouvés pour ce qui est de la foi. » (2 Tm 3, 8-9)

Et c’est précisément dans cette impiété que le démon trouva son juste châtiment : la mort à laquelle il voue Jésus-Christ marque la fin de son règne. C’est ce que la liturgie de l’Eglise rappelle dans la Préface de la croix : « Seigneur, Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, vous qui avez voulu sauver le genre humain par l’arbre de la croix, afin que ce qui avait causé la mort fût cause de la vie, et que celui qui par le bois avait triomphé (à savoir le démon), fût, par le bois, vaincu à son tour, par le Christ Notre-Seigneur. »

Ainsi Notre-Seigneur a effacé la tache originelle et apaisé la juste colère de Dieu en se faisant homme et en mourant pour nous sur la croix. Et il a en même temps humilié le démon en faisant en sorte que ce qui semblait être sa victoire fut en réalité sa défaite. En mettant à mort le Christ, le démon croyait l’avoir vaincu pour toujours. Or, c’est par sa mise à mort qu’il a lui-même été vaincu.

On peut ajouter que la justice de Dieu apparaît en ce qu’il a voulu que le démon fût vaincu par cette même nature humaine qu’il avait portée au mal. Il avait séduit un homme et, par ce seul homme, corrompu toute la descendance d’Adam, eh bien ! son empire sera ruiné par un homme qui infusera la grâce à toute âme qui acceptera de se laisser guider par lui.

Ainsi, on peut dire que l’Incarnation est vraiment le chef-d’œuvre de la justice infinie de Dieu.

Et de notre côté, en reconnaissant que Notre-Seigneur est Dieu, n’oublions pas de reconnaître qu’il est non seulement le Dieu des individus, le Dieu des familles, mais qu’il est aussi le Dieu des sociétés. Dieu a créé à l’homme avec une nature sociale. La société a donc des devoirs à lui rendre. Aussi, nous devons supplier le bon Dieu que Jésus-Christ, le Verbe incarné, en tant que créateur des peuples comme des individus, retrouve ses droits sur les nations. Puissent enfin les nations accepter la science du salut comme nous le disons dans le Benedictus : « Ad dandam scientiam salutis plebi ejus, in remissionem peccatorum. Pour faire connaître à son peuple la science du salut, en vue de la rémission des péchés. » (Lc 1, 77)

(A suivre)

Abbé Patrick Troadec

  • 2. Le jour de la Nativité.