Les 50 ans de la nouvelle messe : du sacrifice de la croix au banquet pascal

31 Juillet, 2020
Provenance: fsspx.news
Les cardinaux Ottaviani et Bacci

Le Jeudi saint 3 avril 1969, le pape Paul VI promulguait par la Constitution apostolique Missale romanum le Novus Ordo Missae (NOM). C’était le point de départ de la réforme qui, au nom du concile Vatican II, allait aboutir à la destruction de la liturgie catholique : en voulant faire table rase de toute la théologie de la messe dans un but œcuménique, on ne pouvait que se rapprocher de la théologie protestante qui a détruit le sacrifice de la messe.

La première réaction face au sabordage de la liturgie catholique est le Bref examen critique de la nouvelle messe. Ce document, élaboré par quelques théologiens, révisé et présenté par les cardinaux Ottaviani et Bacci, est daté du 5 juin 1969, jour de la Fête-Dieu. Son étude demeure indispensable pour comprendre la nocivité de la nouvelle messe. 

Sa conclusion reste actuelle : « L’abandon d’une tradition liturgique qui fut pendant quatre siècles le signe et le gage de l’unité de culte, son remplacement par une autre liturgie qui ne pourra être qu'une cause de division par les licences innombrables qu’elle autorise implicitement, par les insinuations qu’elle favorise et par ses atteintes manifestes à la pureté de la foi : voilà qui apparaît, pour parler en termes modérés, comme une incalculable erreur ». 

Du sacrifice au repas mémorial 

Le Bref examen formule plusieurs critiques. La première concerne un changement d’orientation de la messe. Ainsi, l’analyse de l’article 7 et d’autres articles de l’Institution générale du missel romain (IGMR) (voir les trois articles précédents), permet d’établir qu’il est « manifeste que les auteurs de l’Ordo, ont quasi cédé à une obsession en mettant l’accent sur la cène et sur la mémoire qui en est faite, et non pas sur le renouvellement non sanglant du sacrifice de la Croix ». 

De fait, le NOM a substitué à la structure sacrificielle du missel traditionnel – oblation de la victime (offertoire), immolation (double consécration), consommation (communion) – celle des repas cultuels juifs. En instituant l’Eucharistie, le Christ aurait assumé l’aspect mémorial 1 de la Pâque juive sans retenir sa dimension immolatrice 2

L’offertoire sacrificiel remplacé par un bénédicité juif 

Le lien de la messe avec la Croix se trouve ainsi atténué au profit de la Cène. Dès lors, ce sont les actes rituels propres au repas juifs, accomplis au soir du Jeudi saint, qui définiront la structure de la messe : berakah ou bénédiction des aliments (présentation des dons), action de grâces mémoriale (prière eucharistique), fraction du pain et manducation (communion). Cf. IGMR n°48. 

La nouvelle « présentation des dons » (qui remplace l’offertoire) est centrée sur des prières « en partie empruntées mot pour mot à la bénédiction juive de la table 3 » : « Tu es béni Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes ; nous te le présentons : il deviendra le pain de vie ». 

Ces paroles ont effacé l’offertoire romain, entraînant la disparition du climat sacrificiel et propitiatoire qui le caractérise : sacrifice offert pour nos péchés (Suscipe sancte Pater), purification (Lavabo), offrande de l’hostie immaculée (Suscipe sancte Pater) et du calice du salut (Offerimus), imploration de la miséricorde divine (Veni Sanctificator). 

Le canon renommé prière eucharistique 

En devenant « Prière eucharistique », le canon a été profondément affecté : c’est une « prière d’action de grâces et de consécration » (IGMR n°54) à l’instar des prières des repas rituels juifs, au sein de laquelle s’insère le récit de l’institution. La double consécration prend dès lors une dimension mémoriale plutôt que sacrificielle : elle considère le passé accompli plutôt que la réalisation présente du même sacrifice. 

Ce changement est manifeste dans la modification des paroles consécratoires. Les paroles « Prenez et mangez (buvez) en tous », nettement séparées des paroles consécratoires dans le missel traditionnel, sont désormais incluses dans la forme même du sacrement (« Ceci est mon corps… »). A la suite des deux consécrations a été introduite l’expression de Lc 22, 19 – « faites ceci en mémoire de moi » –, étant entendu, explique Louis Bouyer, que « l’accent ne porte pas sur la prescription “Faites ceci”, mais bien sur la précision : “Faites-le (sous-entendu : désormais) en mémoire de moi”. (…) Ces paroles doivent être traduites : “Faites ceci comme mon mémorial” ; et il faut donner à ce mot le sens qu’il a toujours dans la littérature rabbinique, et spécialement liturgique, de l’époque 4 ». 

Autrement dit, tandis que les paroles consécratoires du missel traditionnel laissent apparaître en premier lieu la transsubstantiation et la dimension sacrificielle, puis secondairement l’aspect mémorial, celles du nouveau missel mettent exclusivement l’accent sur l’aspect convivial et mémorial de la messe. 

De même ce n’est plus l’efficacité de la mort rédemptrice qui est présentée au Père, mais le Christ victorieux, arrivé comme au terme de ses mystères. Il ne s’agit plus d’un sacrifice, que l’on nomme eucharistique à cause d’une de ses finalités, mais d’abord d’un mémorial d’action de grâces, dont l’un des faits commémorés est le sacrifice. 

Le repas communautaire remplace la communion 

Les modifications apportées aux rites de communion viennent confirmer cette primauté du repas mémorial propre au nouveau missel. Par exemple par le développement de la fraction du pain : « il convient que le pain eucharistique, tout étant azyme, soit tel que le prêtre, à la messe célébrée avec la peuple, puisse vraiment rompre l’hostie en plusieurs morceaux, et distribuer ceux-ci à quelques fidèles au moins » (IGMR n°283). 

De même, puisque la communion est envisagée premièrement comme un repas communautaire (IGMR n°56 : « Puisque la célébration eucharistique est le banquet pascal »), la plénitude du signe réclamera le manger et le boire, d’où la communion sous les deux espèces.  

Ainsi, la messe n’est plus fondamentalement référée à la Croix, mais à la Cène, qui est devenue le modèle du rite, considéré comme un banquet mémorial. Si l’aspect sacrificiel n’est pas nié, il est mis à l’arrière-plan. L’objet de ce repas mémorial est tout à la fois la Passion et la Résurrection, à équivalence (IGMR n°2). Ces deux mystères dont d’ailleurs unis en un seul terme : le « banquet pascal » institué par ce mémorial.  

Le déplacement du « Mysterium fidei » vient confirmer cette analyse. Placé antérieurement au cœur de la consécration, il voulait provoquer l’acte de foi en la présence du Christ immolé réalisée par la transsubstantiation. Désormais, il se rapporte à l’ensemble des mystères du Christ, proclamés de manière mémoriale : « Il est grand le mystère de la foi. Nous proclamons ta mort Seigneur Jésus, nous célébrons ta Résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire ». 

Ce changement déplace le centre de gravité de la messe. La transformation de l’autel en table, et son changement d’orientation, en sont des signes particulièrement expressifs.

  • 1. Mémorial : ce qui sert à rappeler un souvenir.
  • 2. Voir par exemple Louis Bouyer, membre du Consilium, in Eucharistie, Desclée, Tournai, pp. 227 à 230.
  • 3. Lettre du cardinal Hoeffner aux prêtres de l’archidiocèse de Cologne, DC 1686, 16 novembre 1975, p. 983.
  • 4. Louis Bouyer, Eucharistie, 3e éd., Desclée, Tournai, 1990, p. 107.