Les 50 ans de la nouvelle messe : Mgr Annibale Bugnini

09 Mai, 2020
Provenance: fsspx.news
Mgr Annibale Bugnini et le pape Paul VI.

Annibale Bugnini naît le 14 juin 1912 à Civitella del Lago, anciennement Civitella dei Pazzi, en Ombrie (Italie). Il fait ses études à Sienne, puis au petit séminaire de la Congrégation de la Mission (Lazaristes) à Rome. De là, tout naturellement, il passe au noviciat lazariste. Cette maison abrite alors le siège de la revue Ephemerides Liturgicae, et le jeune Bugnini a l’occasion d’aider à son secrétariat, ce qui, affirmera-t-il plus tard, « fut le début de ma vocation liturgique ». 

En 1930, il fait sa profession religieuse au sein des Lazaristes et, en 1936, reçoit le sacerdoce à l’issue de ses études cléricales. 

Premiers pas 

Il dirige durant quelques années un foyer d’étudiants ecclésiastiques puis, en 1945, est nommé directeur de la revue Ephemerides Liturgicae. En 1948, lorsque le pape Pie XII crée une « Commission pontificale pour la Réforme liturgique » (appelée communément Commissio Piana), le père Bugnini en est nommé secrétaire, au titre de directeur des Ephemerides Liturgicae (le principal fruit de cette Commission seront les rubriques publiées en 1962, dites « réforme de Jean XXIII »). En 1949, le père Bugnini devient professeur de liturgie à l’Université pontificale Urbaniana, et en 1957 professeur à la fois à l’Institut pontifical de Musique sacrée et à l’Université pontificale du Latran. 

Après l’annonce par Jean XXIII de la convocation d’un concile, est créée en 1960 (entre autres) une Commission préparatoire pour la Liturgie, chargée de rédiger un projet (schema) de Constitution sur la Liturgie, qui serait présenté au concile : le père Bugnini en devient le secrétaire et le maître d’œuvre

L’ami de Paul VI 

Fort logiquement, il s’attend à être nommé secrétaire de la Commission conciliaire pour la Liturgie, mais il est évincé au profit du père Ferdinando Antonelli, franciscain, futur cardinal. En même temps, il perd sa chaire à l’Université du Latran. Le père Bugnini est en effet considéré par certains (et à juste titre) comme « excessif », « iconoclaste » et « progressiste ». Il est très mortifié de cette disgrâce. Toutefois, c’est précisément à cette époque, en novembre 1962, qu’il rencontre le cardinal Jean-Baptiste Montini et noue avec lui des liens qui vont décider de la suite de sa carrière. 

Le 4 décembre 1963, la Constitution Sacrosanctum Concilium sur la Liturgie est promulguée par le pape récemment élu, Paul VI, autrement dit Jean-Baptiste Montini. Dès le 11 octobre, le père Bugnini avait été chargé par le cardinal Lercaro (à la demande de Paul VI) de constituer un groupe discret chargé de préparer un document et une commission pour lancer au plus vite la réforme liturgique. Et, le 13 janvier 1964, une lettre de la Secrétairerie d’État annonce la création d’un Consilium ad exsequendam Constitutionem de sacra Liturgia (Conseil pour l’application de la Constitution sur la Liturgie), dont le secrétaire sera le père Bugnini. C’est ce Consilium, établi parallèlement à la Congrégation des Rites (jugée trop conservatrice), qui va élaborer l’ensemble des documents de la réforme liturgique. 

Le travail sera énorme, puisque la liturgie romaine va être entièrement bouleversée et recomposée, jusque dans les moindres détails. Des dizaines de groupes d’étude regroupant plus de 250 experts officiels (sans compter les personnes invitées à l’initiative de chaque groupe d’étude) travaillent sans relâche durant une petite dizaine d’années. Au cœur de cette impressionnante « machine à réformer » qui avance à marche forcée pendant ces années pour produire plus de textes que l’Église n’en avait jamais connus, se trouve le père Bugnini. 

Le bandit calabrais 

Celui-ci se révèle un organisateur hors pair, doué d’une puissance de travail impressionnante, et d’un sens des relations qui lui permet de mobiliser un nombre assez extraordinaire d’experts du monde entier dont beaucoup, il faut le reconnaître, sont très compétents dans leur spécialité universitaire. Une autre de ses « qualités », si l’on peut dire, est son manque de scrupules, sa capacité manœuvrière, son organisation habile des débats et des votes pour arriver le plus souvent possible à ses fins. La manière de procéder sommaire qu’il met en place lui permet d’obtenir beaucoup plus de résultats conformes à ses vues (même en dépit d’oppositions) qu’une procédure plus rigoureuse et formelle. Le père Bouyer, qui fut un membre actif du Consilium, a critiqué avec virulence ces méthodes douteuses, qualifiant ainsi « le méprisable Bugnini » de « scélérat doucereux », de « bandit calabrais », « aussi dépourvu de culture que de simple honnêteté », car usant systématiquement de « subterfuges » et de « tripatouillages » (Louis Bouyer, Mémoires, Cerf, 2014, chapitre XII, « Autour d’un concile »). 

En revanche, Bugnini est relativement indifférent à la dimension proprement théologique et doctrinale de la liturgie. Le cardinal Ferdinando Antonelli, qui a travaillé de longues années à ses côtés, écrit à son propos : « Je ne voudrais pas me tromper, mais la lacune la plus remarquable chez le père Bugnini, c’est le manque de formation et de sens théologique. C’est un manque, et même une grave lacune, car dans la liturgie, chaque parole et chaque geste traduisent une idée, qui est une idée théologique » (Nicolas Giampetro, Le cardinal Ferdinando Antonelli et les développements de la réforme liturgique de 1948 à 1970, APOC-Le Forum, 2004, p. 362).  

Par ailleurs, le père Bugnini a une conception de la loi liturgique comme simple décision de l’autorité de l’Église qui publie des livres, fixe des normes et peut commander aujourd’hui ce qu’elle a interdit hier et réciproquement, afin d’opérer un lifting destiné à assurer à l’Église une crédibilité nouvelle dans le monde. A part quelques principes généraux, tout peut changer, selon les opportunités et, à partir du moment où la chose est décidée par l’autorité, tout le monde doit suivre comme un seul homme. 

Enfin, le père Bugnini est habité par une véritable et féroce volonté réformatrice, ainsi qu’il l’avoue dans ses Mémoires : « Depuis des années, je me demandais s’il n’était pas possible de rajeunir la liturgie, la “débarrassant” des superstructures qui dans le cours des siècles l’ont lourdement encombrée » (cité in Yves Chiron, Annibale Bugnini, Desclée de Brouwer, 2016, p. 31). 

Le père Bugnini possède la confiance totale du pape Paul VI, qui souhaite cette réforme, et il a un accès facile auprès de lui, ce qui lui permet d’imposer certaines décisions qui se trouvent contestées, et d’avancer en toute hâte dans cette immense réforme qui, pourtant, est en train de semer le chaos dans l’Église. Le règne de Bugnini est alors sans conteste, il est au sommet de sa puissance et de son influence. En 1972, il est même nommé archevêque et sacré des mains de Paul VI. Ne pourrait-il pas bientôt être promu cardinal, comme il adviendra en 1973 à son collègue, le père Antonelli, devenu pour sa part secrétaire de la Congrégation pour les Causes des saints nouvellement créée ? 

La disgrâce 

En réalité, les nuages s’accumulent sur la tête de Bugnini sans qu’il s’en doute. Même si la réforme liturgique est acceptée dans son ensemble par la hiérarchie ecclésiastique, un certain nombre de points passent difficilement, tandis que les méthodes expéditives de Bugnini en exaspèrent beaucoup. Il devient de plus en plus nécessaire, « politiquement », de faire « sauter un fusible », afin d’apaiser cette colère qui gronde encore sourdement, mais qui risque à tout moment de devenir publique : l’année même où Bugnini devient évêque, huit membres de la Commission théologique internationale adressent une lettre sévère à la Congrégation pour le Culte divin. 

Fort de la confiance du Pape, Bugnini ne veut pas comprendre que Paul VI ne peut évidemment être lui-même ce fusible, tandis que le secrétaire de la Congrégation pour le Culte divin (refondée en 1969) remplira parfaitement le rôle de victime expiatoire dans cette purge inéluctable. Et c’est ainsi qu’en 1975, à l’occasion de la fusion entre la Congrégation pour le Culte divin et la Congrégation des Sacrements, Bugnini cesse purement et simplement d’apparaître dans l’organigramme : il n’a plus sa place dans la sphère liturgique, il est « effacé ». Le Pape, qui a dû le sacrifier, ne daignera même pas lui expliquer la raison de cette disgrâce. Quelques mois plus tard, Bugnini reçoit la charge peu enviable de pro-nonce en Iran, où il vivra la révolution islamique de l’ayatollah Khomeini. 

Profondément blessé, il profite toutefois de cet exil pour rédiger un gros volume d’histoire documentaire racontant le processus de la réforme liturgique. Le livre sortira en 1983 sous le titre La riforma liturgica (1948-1975), l’édition française n’étant parue qu’en 2015 (La réforme de la liturgie, Desclée de Brouwer). Outre le fait de manifester son propre rôle central dans cette réforme, l’un des buts principaux de Bugnini est de montrer, documents à l’appui, que le pape Paul VI a tout contrôlé et tout approuvé de la réforme liturgique, et que lui-même, Bugnini, n’en a été qu’un instrument. Il n’aura toutefois pas le loisir de se réjouir de cette parution, puisqu’il meurt à Rome le 2 juillet 1982, des suites d’une opération chirurgicale. 

Le pape Paul VI en 1977.

Devant l’histoire 

Comme le montre bien l’ouvrage de 1983, Annibale Bugnini fut sans conteste la cheville ouvrière et « l’âme damnée » de la préparation des documents de la réforme liturgique postconciliaire : sa responsabilité dans les errements de celle-ci est donc incontestable. Cependant, il convient d’être juste à son égard : il n’était qu’un simple fonctionnaire de la Curie, un exécutant, et nullement un décideur en dernier ressort. 

La réforme liturgique est d’abord le fruit de la Constitution du concile Vatican II Sacrosanctum Concilium, dont elle respecte l’esprit, et le plus souvent la lettre (même si d’autres options techniques, évidemment, auraient pu être mises en œuvre sur la base de cette Constitution). 

Par ailleurs, les documents préparés par le Consilium étaient validés par l’assemblée des cardinaux et évêques membres de la Congrégation des Rites (sous ses divers noms durant cette période), qui seule possédait le pouvoir législatif. 

De plus, les documents majeurs préparés par le Consilium furent examinés avant parution par les autres dicastères romains (notamment par la Congrégation pour la Doctrine de la foi), voire par le Synode épiscopal de 1967 - la fameuse « Messe normative » qui, contrairement à ce qui se dit ici ou là, fut approuvée en substance mais non sans réserves. 

Enfin et surtout, les documents de la réforme liturgique furent tous et chacun relus par le pape Paul VI, souvent annotés de sa main, et finalement promulgués par son autorité et sous sa responsabilité ultime. Si Annibale Bugnini n’est nullement innocent de cette réforme catastrophique, ce sont toutefois les membres de la hiérarchie ecclésiastique de l’époque, jusqu’au plus haut niveau, qui doivent en endosser la vraie et dernière responsabilité.