Paul  VI et la nouvelle conception du Magistère

01 Décembre, 2018
Provenance: fsspx.news
Pape Paul VI

Le Pape de la rupture

Il faut toujours prêter une attention spéciale au premier acte d’un changement de vie, parce que s’y manifestent clairement les intentions motrices dudit changement, et qu’elles se cachent ensuite quand le nouvel état devient habituel. Le voleur ressent un vif remords seulement lors de son premier vol, et le bon chrétien lors de sa première conversion ressent davantage le goût de Dieu. 

Paul VI a été le pape de la rupture avec la Tradition, et, de ce fait, il a eu la pleine advertance de la violence du changement qu’il imposait à l’Eglise. Il a donné le coup de timon, tout en gémissant en sa conscience de la contradiction qu’il imposait à la vie de l’Eglise. Il fut un pape divisé en lui-même.

C’est pourquoi il convient de nous tourner vers lui, vers ses déclarations, si nous voulons comprendre les vraies motivations de l’élan conciliaire, et la conscience qu’il a eue de rompre ou de continuer ce que l’Eglise avait vécu jusqu’alors. 

Le caractère « pastoral » du Concile 

Dans son discours inaugural, le pape Jean XXIII a voulu donner au magistère du Concile un caractère nouveau, dénommé « pastoral », mais dans un premier moment personne ne savait de science certaine comment le réaliser. Les Commissions préparatoires, dans leur intense travail des deux années antérieures, avaient pris en compte cette intention, mais l’avaient fait selon le mode traditionnel, rédigeant des schémas doctrinaux en un langage précis, cependant moins théologique. Mais ce n’était pas ce que souhaitait le pape puisque, dès le début de la première session, il donna l’autorisation de jeter tous ces schémas à la corbeille. 

Le caractère pastoral a été marqué par deux dispositions initiales qui mirent les Pères conciliaires dans une situation inédite. La première a été, avec l’élimination des schémas préparatoires, la mise au silence de la Curie, pour laisser la parole à la nouvelle génération de ce qu’il convient d’appeler « les théologiens du Rhin ». Le changement était significatif : les schémas et la Curie étaient la voix du Siège romain, tandis que lesdits théologiens prétendaient être la voix du peuple de Dieu. Les oreilles des évêques cessaient de se tendre vers le Christ, le Pasteur suprême parlant par son Vicaire, pour se tourner vers le troupeau qui parlait par les experts. De fait, on en vint à parler du « Concile des experts ». 

La deuxième décision de Jean XXIII a été celle de la transparence au monde à travers le journalisme. Les conciles antérieurs fermaient leurs portes pour que n’entrât dans l’aula aucune influence extérieure, tandis que pour Vatican II on organisa un centre de presse, qui suscita non seulement la diffusion ad extra des discussions conciliaires, mais aussi la répercussion ad intra de l’événement dans la presse mondiale. Étant au siècle de la communication, le Concile voulut s’y adapter. Ainsi commence le décret Inter Mirifica sur les moyens de communication : « l’Eglise accueille et favorise maternellement ces [merveilleuses inventions] qui s’adressent principalement à l’esprit de l’homme et ouvrent de nouvelles voies pour communiquer très facilement des informations, des idées et des orientations… tels sont la presse, le cinéma, la radio, la télévision ». Bientôt les conversations de couloirs des Pères avec les journalistes eurent autant ou plus d’importance que les discussions dans l’aula conciliaire. Les évêques ne cherchèrent point la voix du Saint-Esprit dans le silence de leur propre cœur à la lumière de la foi, mais dans le bruit des hommes du monde entier, exprimé par les moyens de communication.  

Jean XXIII mourut dans l’intervalle qui suivit la première session, et Paul VI fut élu. Le nouveau pape confirma aussitôt son intention de continuer le Concile, en insistant sur le caractère pastoral intimé par son prédécesseur. 

Définition du nouveau Magistère 

À la deuxième session, d’octobre à décembre 1963, on discuta âprement sur la collégialité et on débattit des schémas sur l’œcuménisme. L’esprit qui animait les nouveaux schémas s’affirmait toujours plus, rédigés qu’ils étaient par les théologiens du Rhin.  

Dans le second intervalle, dans une Eglise en pleine effervescence, Paul VI promulgua – de manière significative en la fête de la Transfiguration, le 6 août 1964 – sa première encyclique, Ecclesiam suam, où il définit minutieusement le nouveau Magistère qui, de fait, s’exerçait déjà : « Allez donc, enseignez toutes les nations (Mt. 28, 19) est l’ultime commandement du Christ à ses apôtres. Ceux-ci définissent leur indéclinable mission par le nom même d’apôtres. À propos de cette impulsion intérieure de charité, qui tend à se traduire en un don extérieur de la même charité, Nous emploierons le nom, devenu aujourd’hui usuel, de dialogue : l’Eglise doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Eglise se fait parole ; l’Eglise se fait message ; l’Eglise se fait conversation… le dialogue doit caractériser Notre charge apostolique. » (n°66-69). 

À la nouvelle dignité que l’homme atteint par la culture moderne, correspondrait une nouvelle manière de le porter à la vérité : « Il Nous semble que le rapport de l’Eglise avec le monde, sans se fermer à d’autres formes légitimes, peut mieux s’exprimer sous la forme d’un dialogue… [Ceci est suggéré] par la maturité de l’homme, religieux ou non, rendu apte, par l’éducation civique et la culture, à penser, à parler, à soutenir dignement un dialogue » (n°80). « Cette forme de rapport… ne vise pas à obtenir immédiatement la conversion de l’interlocuteur parce qu’elle respecte sa dignité et sa liberté » (n°81). La hiérarchie ne prétendra plus imposer son enseignement par voie d’autorité : « [L’] autorité [du dialogue] lui vient de l’intérieur, de la vérité qu’il expose, de la charité qu’il répand, de l’exemple qu’il propose ; il n’est pas un commandement et ne procède pas de façon impérieuse » (n°83). Désormais, le Pape et les évêques se mettront à l’écoute : « La dialectique de cet exercice de pensée et de patience nous fera découvrir des éléments de vérité également dans les opinions des autres ; elle nous obligera à exprimer avec grande loyauté notre enseignement, et nous récompensera de la peine que nous aurons prise de l’exposer aux objections et à la lente assimilation d’autrui » (n°86). 

Les Papes postérieurs ont manifesté que le dialogue était devenu la manière habituelle et normale d’exercer leur magistère, mais Paul VI savait bien qu’il imposait un grand bouleversement pour passer du magistère d’autorité exercé jusqu’alors, au dialogue instauré par le Concile. 

Le nouveau Magistère entendu dans un sens strict 

Or, celui qui participe à un dialogue n’exerce aucun magistère, si ce mot est pris dans son sens propre. Le dialogue cherche la vérité par la confrontation des lumières des participants : si on dialogue selon la raison ou selon la foi, le critère est l’accord commun ; tandis que celui qui exerce un magistère proprement dit illumine ses disciples, et le critère de vérité est sa sentence même, fondée sur une science supérieure. Pris au sens propre, magistère et dialogue sont antinomiques. 

Le magistère ecclésiastique se fonde sur la science divine de Jésus-Christ, et il propose comme norme et critère de vérité ses propres sentences, appelées définitions. Quand il s’exprime avec la plus grande autorité, selon les conditions que le concile Vatican I a déterminées pour le magistère ex cathedra, il est infaillible. C’est pourquoi, quand Rome a parlé (ex cathedra), dialogue et discussion sont clos : Roma locuta, causa finita. Cependant, le Pape est libre d’impliquer, dans un plus grand ou moindre degré, l’aide qui lui vient de Christ, selon sa prudence, et de s’exprimer souvent selon ses propres lumières de raison et de foi. 

Pour différents motifs, Paul VI a jugé expédient que, à partir du Concile et à l’avenir, la hiérarchie ecclésiastique n’interviendrait plus comme autrefois, par un magistère proprement dit d’autorité, mais sur un certain pied d’égalité avec croyants et non-croyants, sous forme de dialogue. Les catholiques bien formés ont pu penser que cette manière nouvelle de se présenter serait vue comme un indice d’humilité et attirerait plus efficacement à la vérité, laquelle a été amplement exposée par le magistère ecclésiastique antérieur. Mais les adeptes de la nouvelle théologie, sous leurs oripeaux modernistes, soutenaient que le dialogue n’était pas optionnel mais nécessaire, puisque le Saint-Esprit n’assistait pas seulement la hiérarchie, mais tous les hommes sans exception. De là, on déduisait que le Pape et les évêques avaient beaucoup à apprendre des simples fidèles et aussi des non-croyants.  

Un Magistère contesté 

Paul VI n’a pas été clair dans ses motivations, car quelques fois il s’est exprimé comme un catholique bien intentionné et désillusionné par les événements, et d’autres fois comme influencé par les théologies nouvelles. Mais il est sûr et certain qu’il a introduit le dialogue, non seulement dans l’exercice de son pontificat personnel, mais aussi dans les institutions mêmes du Saint-Siège, en fondant la Commission théologique internationale pour le dialogue entre Eglises, et mille autres commissions pour le dialogue avec les groupements non-catholiques. 

La conséquence a été que, face aux graves controverses suscitées par le concile Vatican II, on n’a plus entendu, venant de la Chaire de Pierre, la voix définitive de Jésus-Christ. Rome désormais ne définit plus, elle dialogue, et les discussions sont sans fin. Paul VI recueillit le premier ce qu’il avait semé lorsque, trois années après la fin du Concile, il promulgua l’encyclique Humanæ Vitæ, par laquelle il s’opposait aux pratiques de contrôle des naissances qui se propageaient comme un incendie dans toute l’Eglise : lui-même ayant renoncé à la force d’imposition de la parole pontificale, son enseignement fut ouvertement contesté de toutes parts. Le magistère dialogué souffre d’être un magistère sans cesse contredit. 

Paul VI a été le Pape qui introduisit la contradiction. Le dialogue inouï sur la morale familiale, comme tant d’autres, s’est poursuivi avec une persévérance extraordinaire sous Jean-Paul II et Benoît XVI, pour aboutir à Amoris Lætitia sous François. Hiérarchie et théologiens se sont habitués aux discussions tendues, celle-là en se gardant d’être trop explicite, ceux-ci en ménageant un extérieur suffisamment respectueux.  

Paul VI a chargé sur ses épaules le poids de la rupture avec la Tradition, ce qui rend l’incongruité de sa canonisation plus notoire. 

Abbé Álvaro Calderón