Revue de presse : Quo vadis Ecclesia Dei ?

19 Février, 2019
Provenance: fsspx.news

Le 19 janvier 2019, un Motu proprio du pape François a supprimé la Commission Ecclesia Dei. Comme l’indique l’agence Zenit, le document romain donne quatre raisons à cette suppression : 1) « le changement des circonstances » qui avaient conduit Jean-Paul II à l’instituer ; 2) la « stabilité » trouvée aujourd’hui par les communautés ayant fait le choix de célébrer selon le rite de 1962 et que la Commission avait pour mission de soutenir ; 3) le fait que les questions dont la Commission était chargée sont « principalement doctrinales » ; 4) le souhait du pape que les communautés ecclésiales prennent davantage « conscience » de ces finalités doctrinales, – la transformation de la Commission en une section de la Congrégation pour la doctrine de la foi en serait le signe.

Le jour même, 19 janvier, lors du Congrès du Courrier de Rome à Paris, l’abbé Davide Pagliarani, Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, donnait une première réaction à chaud : « la raison pour laquelle on a pris la décision, de supprimer l’Ecclesia Dei qui est transformée en une section de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, c’est qu’aujourd’hui les conditions ne sont plus les mêmes. “Les instituts et les communautés religieuses qui célèbrent habituellement dans la forme extraordinaire ont trouvé aujourd’hui une vraie stabilité de nombre et de vie”. Ainsi, tous les instituts Ecclesia Dei ont trouvé aujourd’hui leur paix, leur stabilité dans l’Eglise ! Surtout maintenant, sous le pontificat du pape François ! Je pense que ce n’est pas la peine de commenter cela. » – Le texte intégral de l’intervention de l’abbé Pagliarani au congrès du Courrier de Rome est publié dans le dernier numéro de Nouvelles de Chrétienté (n°175, janvier-février 2019). 

Le 29 janvier, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims et président de la Commission doctrinale de la Conférence des évêques de France (CEF), publiait un commentaire sur le site de la CEF. Rappelant « la nécessité de discussions doctrinales approfondies avec la Fraternité Saint-Pie X », il indiquait ce qui – selon lui – devrait être au cœur de ces discussions doctrinales : « Les points en jeu ne sont pas des détails. Il ne suffit pas d’insister sur la réalité sacrificielle de l’Eucharistie, encore faut-il préciser ce qu’est ce sacrifice qui, en régime chrétien, ne saurait être une prolongation des sacrifices païens ni même des sacrifices du Temple ; il ne suffit pas de se réclamer de la Tradition, encore faut-il rendre clair ce qu’est la Tradition du Christ à ses Apôtres qui ne saurait n’être (sic) que le poids du passé s’imposant à toutes les générations ; il ne suffit pas d’affirmer que la religion catholique est la seule vraie, encore faut-il expliquer en quoi cette vérité exclusive honore la puissance salvifique du Christ qui a acquis le pouvoir de répandre son Esprit-Saint en tous les hommes pour attirer tous les hommes ».

Sur son blogue, le 31 janvier, Jeanne Smits relevait les expressions étranges contenues dans la déclaration de Mgr de Moulins-Beaufort : « Voilà des mots bien lapidaires, et finalement bien courts, qui semblent considérer la Fraternité Saint-Pie X dans l’ensemble attachée au fixisme. Ils révèlent une gêne certaine à l’égard de la messe en tant que sacrifice, non sanglant certes, mais réel, du Fils unique de Dieu à son Père, sacrifice propitiatoire qui détourne des hommes la condamnation pour leurs péchés : la “colère de Dieu”, en somme, notion volontiers considérée aujourd’hui comme inconvenante. (…) Le sacrifice d’Abraham plaît à Dieu qui, de fait, va substituer à Isaac l’Agneau véritable, son propre “Premier-né”. Et si les sacrifices du Temple ne pouvaient être le sacrifice parfait, parfaitement expiatoire, ils étaient voulus par Dieu et lui étaient agréables. En ce sens, il est difficile de dire que le sacrifice toujours renouvelé de Notre Seigneur n’en est pas, d’une certaine manière, le prolongement : il les dépasse, et accomplit pleinement le sacrifice voulu par le Père ».

Le 7 février, sur le blogue Le Rouge & le Noir, l’abbé Claude Barthe, directeur de la lettre d’information et d’analyse Res Novæ, accordait un entretien où il indiquait le contexte dans lequel a été décidée la suppression de la Commission Ecclesia Dei : « le pape François n’a pas le même intérêt que Benoît XVI pour la liturgie traditionnelle, c’est le moins qu’on puisse dire ; il a dit à deux ou trois reprises que les personnes attachées à la messe traditionnelle lui paraissaient des nostalgiques qui suivaient une “mode”. Pour autant, il n’a pas, pour sa part, la moindre intention de revenir sur les dispositions de Summorum Pontificum. Je n’en dirais pas autant des personnes de son entourage qui s’intéressent au problème et pour lesquelles la situation créée par Summorum Pontificum est intolérable. (…)

Et de rappeler également que le pape « n’attache que très peu d’importance aux débats doctrinaux : que la Fraternité Saint-Pie X et d’autres ne reconnaissent pas l’autorité du magistère du Concile, au moins comme magistère “authentique”, le laisse indifférent. En revanche, le motif politique, à savoir que la Commission Pozzo s’est révélée incapable de mener à bien le rapprochement, a été déterminant. Le motif doctrinal invoqué permet en même temps de faire une bonne manière à la Fraternité Saint-Pie X (qui, lors de l’entretien de son Supérieur général avec le cardinal Luis Ladaria, le 22 octobre 2018, a rappelé que « la question doctrinale reste absolument primordiale », voir DICI n°379, décembre 2018. NDLR). Et Mgr Pozzo se retrouve affecté au redressement des comptes du Chœur de la Sixtine… »

Selon l’abbé Barthe, « l’affaiblissement de la liturgie traditionnelle (circonscrite, en outre, s’il était possible, à la Fraternité Saint-Pie X), est en effet le projet, non du pape, mais de nombreux bergogliens. Ainsi, Andrea Grillo, professeur à l’Université Saint-Anselme, l’université liturgique de Rome, écrit dans un article du 21 janvier 2019 sur le blogue Come se non : “Le péché d’Ecclesia Dei s’appelle Summorum Pontificum : Rome, par Summorum Pontificum, avait indûment mis la liturgie traditionnelle et la nouvelle sur un pied d’égalité, alors que la liturgie traditionnelle est la traduction dans la lex orandi de la doctrine antérieure au Concile.” La Commission Ecclesia Dei, protectrice de la liturgie ancienne, consacrait cette situation, selon lui, aberrante. Sa disparition remet l’usage de la liturgie tridentine à sa vraie place, celle d’une miséricorde que chaque évêque peut ou non exercer.

« C’est bien comme cela que l’entend Mgr Fernández, grand ami du pape, récemment nommé évêque de La Plata, en Argentine, qui a pris, le 24 décembre dernier (alors que le texte concernant la disparition d’Ecclesia Dei était prêt) un décret qui annule concrètement les dispositions de Summorum Pontificum : toutes les messes dans son diocèse doivent être célébrées selon le Novus Ordo, en langue vernaculaire, et face au peuple. Désormais, même pour célébrer de manière privée la messe traditionnelle, il faudra demander la permission à l’évêque. Décret clairement contra legem, mais dont personne ne s’avisera de demander au Saint-Siège l’annulation : la cause serait par avance entendue ».

A Rome, le palais de la Congrégation pour la doctrine de la foi, siège de l’ex-Commission Ecclesia Dei.

La suppression de la commission Ecclesia Dei à la lumière de la Plata

Sur les mesures très restrictives prises par l’archevêque de La Plata, concernant la messe traditionnelle, FSSPX.Actualités écrivait le 6 février : « Mgr Victor Manuel Fernández, chantre de la théologie du peuple, est considéré comme suffisamment proche de l’actuel pontife romain, pour lui avoir inspiré l’exhortation apostolique Amoris lætitia. 
« Par deux décrets successifs datés des 17 et 24 décembre 2018, ce prélat argentin est revenu sur les principales dispositions du Motu proprio Summorum Pontificum, par lequel le pape Benoît XVI libéralisait, en 2007, l’usage du rite traditionnel. 

« Depuis lors, la messe de toujours – célébrée jusque-là par une dizaine de prêtres dans le diocèse – a vu sa place se réduire comme peau de chagrin : le dimanche à 12h dans l’église du Sacré-Cœur, et le mercredi à 7h10 dans l’église Saint-Louis-de-Gonzague, toute célébration supplémentaire demeurant soumise à un improbable placet épiscopal. 
« De plus, la célébration ad orientem – encouragée pourtant par l’actuel préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, le cardinal Robert Sarah – se trouve elle-même remise en cause. 

« Ces récentes dispositions diocésaines prises par un proche du pape actuel, au mépris du droit rappelé par le pape Benoît XVI, font-elles exception, ou sont-elles à rapprocher – comme le fait Anne Le Pape dans le journal Présent du 9 janvier 2019 – des débats ayant agité en novembre 2018 l’assemblée plénière de la Conférence des évêques d’Italie, autour du statut juridique du Motu proprio Summorum Pontificum ? ».

Pour conclure, l’abbé Barthe donne son point de vue sur les conséquences pratiques de cette suppression pour les communautés Ecclesia Dei : « (hormis la Fraternité Saint-Pie X) la disparition d’Ecclesia Dei représente pour le reste du monde traditionnel, les célébrations paroissiales et les communautés Ecclesia Dei, un acte symbolique très négatif. C’est aussi la disparition d’une protection, pas toujours très efficace, mais qui valait mieux que pas de protection du tout. Certes, d’aucuns se veulent rassurants en faisant remarquer : 

- que le Motu proprio constate comme un fait sur lequel on ne revient pas “que les instituts et les communautés religieuses qui célèbrent habituellement dans la forme liturgique extraordinaire ont retrouvé aujourd’hui leur propre stabilité en nombre et en vitalité” ;
- que le personnel du bureau de la Congrégation sera le même (sauf Mgr Pozzo) que celui de la Commission ;
- et enfin que toutes les compétences de la Commission sont transférées à un bureau spécial de la Congrégation. Ainsi, les instituts Ecclesia Dei ne dépendront pas de la Congrégation pour les religieux, ce qui eût été pour eux un désastre.

« Ils en concluent que rien ne sera vraiment changé : c’est à voir. D’abord, à l’heure où je réponds à vos questions, on ne sait toujours pas qui sera désigné comme capo ufficio, chef de cette section, de l’esprit duquel la ligne du bureau va dépendre.

« Ensuite, rien ne dit que la Congrégation pour la doctrine de la foi – et notamment son Secrétaire, Mgr Morandi, par lequel vont passer toutes les décisions à prendre – aura les mêmes bonnes dispositions que Mgr Pozzo vis-à-vis du monde traditionnel. Or ce sera la Congrégation qui désignera les visiteurs canoniques, et non plus la Commission, qui les choisissait parmi des prélats d’esprit traditionnel. C’est la Congrégation, et non plus la Commission, qui confirmera les élections de supérieurs, qui interviendra pour régler des problèmes internes, qui recevra les plaintes contre tel ou tel institut (ces “recours à Rome”, qui sont généralement le grand moyen par lequel on lance le torpillage d’une communauté). Attendons de voir. Mais on peut dire, à tout le moins, que la nouvelle situation est beaucoup moins favorable que la précédente ».